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Laïcité dans le sport : la grande récupération ? 

En France, la question de la laïcité ne cesse de s’imposer dans le sport, et elle est généralement abordée sous l’angle de la place de l’islam. Un débat qui ignore trop souvent l’histoire, le droit et la réalité du terrain.

Nicolas Cadène était l'invité de l'épisode consacré à la laïcité du podcast Paroles en jeu !, à retrouver sur le compte Youtube de la FSGT. © FSGT
Nicolas Cadène était l'invité de l'épisode consacré à la laïcité du podcast Paroles en jeu !, à retrouver sur le compte Youtube de la FSGT. © FSGT

 

La laïcité dite « à la française » est fréquemment présentée comme un modèle figé et indépassable, désormais menacé par l’entrisme islamiste, notamment dans les clubs sportifs des quartiers populaires. Un danger souterrain qui remettrait en cause non seulement les fondements de la République, mais également le « vivre ensemble » dans notre société.


De quelle laïcité parle-t-on ?  Elle a été façonnée et inscrite dans la loi au début du XXe siècle. Nicolas Cadène - ancien rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, cofondateur de Vigie de la laïcité et invité récent du podcast de la FSGT Paroles en jeu ! -, la définit comme « le principe qui permet la liberté de conscience, de croire, de ne pas croire ou de ne plus croire, ainsi que l’égalité de toutes et tous devant la loi commune, ce qui concourt à l’idéal républicain de fraternité ». Il précise un point essentiel, au cœur de nombreuses confusions : « Ce n’est pas une valeur, mais bien un principe qui permet la mise en œuvre du triptyque républicain : liberté, égalité, fraternité. Juridiquement, la séparation de l’État et des religions garantit cette égalité devant une administration aconfessionnelle. Ce n’est pas la neutralité des citoyennes et des citoyens qui est exigée, mais celle de la puissance publique. »

 

Retour historique

 

L’un des actes fondateurs intervient en 1905 avec la loi de séparation de l’Église et de l’État. On oublie trop souvent que celle-ci visait également à garantir la liberté de conscience et de religion. Il s’agissait de protéger les minorités religieuses de l’époque, notamment le judaïsme et le protestantisme, que la Révolution française avait intégrées de plein droit à la communauté nationale. C’est d’ailleurs pour cette raison que le ministère des cultes fut longtemps rattaché au ministère de l’intérieur, chargé de protéger les droits des citoyennes et citoyens de toutes confessions.


De fait, la laïcité dans le sport s’est toujours très bien accommodée de la présence d’associations à fondement ou à affinité religieuse. Le puissant réseau des patronages catholiques en constitue un exemple emblématique. Le club de football professionnel de l’Association de la jeunesse d’Auxerre, qui évolue au stade de l’Abbé-Deschamps, en est l’illustration la plus connue dans l’Hexagone. Il existait également des structures communautaires juives (les Maccabi ou les Yisddischer aerbeiter sporting club) ou fondés sur une appartenance nationale, pouvant entretenir, de manière plus ou moins directe, un lien avec une religion.


Or, depuis une bonne décennie, la question de la laïcité s’est crispée dans le sport, en écho à la montée de l’islamophobie dans notre société. Les femmes en ont été les principales victimes. De la sorte, les polémiques se sont principalement concentrées sur le port du voile par les pratiquantes ou les athlètes, même si d’autres situations ont parfois été mises en avant, à l’instar des prières dans les vestiaires. Cette dérive s’inscrit dans la réécriture d’une conception dévoyée de la laïcité et une interprétation extensive de son application dans la vie sociale, comme en témoignaient déjà les débats autour de la présence lors des sorties scolaires, en tant qu’accompagnatrices, des mères portant un couvre-chef islamique.


Récemment, la proposition de loi sénatoriale visant à proscrire le port du voile dans les compétitions sportives a suscité de nombreuses inquiétudes. Dans le contexte actuel, son adoption prochaine par l’Assemblée nationale paraît probable. Une perspective qui interroge. Le 12 mars 2025, devant la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, la ministre des sports, Marie Barsacq, appelait pourtant à ne pas confondre le port du voile avec l’entrisme islamiste dans le milieu sportif. Une évidence qui a néanmoins enclenché une vive polémique et provoqué des remous jusqu’au sein du gouvernement. Cette prise de position lui avait même valu un recadrage de François Bayrou, alors éphémère premier ministre.


La disposition phare du texte vise à interdire le port de tout signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique ou religieuse aux participantes et participants des compétitions nationales ou locales organisées par les fédérations sportives délégataires, leurs organes déconcentrés, leurs ligues professionnelles ou leurs associations affiliées.


Sur le site du Club des juristes, l’universitaire Mathieu Maisonneuve, spécialiste du droit du sport, en résume ainsi les enjeux : « Il s’agit du retour à une “laïcité de combat”, par opposition à la “laïcité apaisée”, qui s’est progressivement dessinée dans la jurisprudence du Conseil d’État. » Surtout, il éclaire le véritable projet politique, puisque « l’interdiction du port de signes ou de tenues à caractère religieux par les participants aux compétitions nationales ou locales n’a pas pour objet d’assurer la neutralité de ceux qui incarnent une personne publique ou un service public. » De fait, souligne-t-il, les arrière-pensées se révèlent infiniment partisanes et essentiellement focalisées sur la communauté musulmane. « Il s’agit de lutter contre l’entrisme islamiste dont le sport serait l’un des vecteurs, en limitant la liberté de religion de simples compétiteurs, bien au-delà de ceux représentant la France dans les compétitions internationales. »


Cette dérive avait déjà été pointée par Nicolas Cadène dans les colonnes de Midi Libre en avril 2025, soulignant le paradoxe politique de cette loi, « car elle est rédigée au nom de la laïcité alors que, juridiquement, elle s’y oppose. » Il poursuivait : « La laïcité suppose la neutralité de celles et ceux qui exercent dans le service public et qui représentent l’administration publique. C’est le cas des sportifs sélectionnés dans les équipes nationales, mais pas de ceux qui pratiquent dans le monde amateur ou privé. »

 

Des lois discriminatoires 

 

Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les promoteurs de ces textes. Président du groupe d’études Pratiques sportives et grands événements sportifs au Sénat, Michel Savin est à l’origine de cette proposition de loi. Il affirmait, cité par Ouest France : « Depuis plusieurs années, instances dirigeantes et élus locaux alertent sur la progression rampante des discours portés par les architectes de la radicalisation et du prosélytisme dans le sport. Il s’agit pour eux, dès qu’ils le peuvent, de tester les limites de nos principes républicains. » Le sénateur LR de l’Isère, spécialiste reconnu des questions sportives, expliquait enfin vouloir « réaffirmer la primauté des lois de la République dans le sport ». 


Cette campagne ne se limite d’ailleurs plus au seul champ parlementaire : elle est devenue un véritable front idéologique bénéficiant de puissants relais médiatiques. L’After Foot, émission phare de RMC, avait choisi par exemple d’inviter la députée Caroline Yadan (Renaissance), qui avait copiloté avec un élu du Rassemblement national une mission sur les « dérives communautaristes et islamistes dans le sport ». Un rapport fortement critiqué par les universitaires spécialistes du sujet pour son recours à des informations partielles et orientées. 


Pour preuve, dès 2022, l’Institut des hautes études du ministère de l’intérieur soulignait qu’il n’existait pas de « phénomène structurel, ni même significatif de radicalisation ou de communautarisme dans le sport. Les “radicalisés” sont significativement moins sportifs que la population générale. » L’un des animateurs de l’émission, Walid Acherchour, avait publiquement pris ses distances avec cette initiative et s’en est expliqué sur les réseaux sociaux : « Pour un sujet aussi important, je ne peux pas accepter que la base de la discussion soit un rapport approximatif, rédigé par deux responsables politiques qui utilisent régulièrement des propos exclusivement dégradants et islamophobes. » 


Nicolas Cadène confirme les dangers d’une telle évolution, et surtout les risques qu’elle fait peser sur les pratiquant·es : « Il existe une instrumentalisation de la laïcité pour exclure des personnes du fait de leur confession, alors même qu’elles peuvent déjà être défavorisées parce qu’elles sont des femmes. » Il conclut : « On instrumentalise la laïcité pour justifier l’injustifiable. Une laïcité qui se retourne contre son sens initial. »

 

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