top of page

La jeunesse ou le cœur du Front populaire

La jeunesse s'est construite comme un objet de politique publique à part entière pendant le Front populaire, avec évidemment des incidences dans le domaine du sport.

Sous l'élan du Front populaire, la FSGT et l'Union française des œuvres laïques d'éducation physique se rapprochent au service de la jeunesse française. © FSGT
Sous l'élan du Front populaire, la FSGT et l'Union française des œuvres laïques d'éducation physique se rapprochent au service de la jeunesse française. © FSGT

La jeunesse a toujours représenté un objet social singulier, difficile à définir, dont les limites d’âges fluctuent au fil du temps et des normes sociales. Dans les années trente, elle caractérise une période située entre la fin de l’école obligatoire et l’entrée dans la vie d’adulte, généralement marquée, dans une société dont les mœurs restent ancrées dans ce que les historiens appellent le « long XIXe siècle », par le mariage (en moyenne autour de 28 ans pour les hommes et 25 ans pour les femmes, soit environ dix ans de moins qu’aujourd’hui).


Il existe pourtant jeunesse et jeunesse, en particulier dans la France de l’entre-deux-guerres. La jeunesse populaire quitte tôt le système scolaire : la loi Ferry de 1882 fixe la fin de la scolarité obligatoire à treize ans. Elle est confrontée à la dureté du monde du travail, auquel elle fournit souvent une main-d’œuvre surexploitée et sacrifiable. De loin la plus nombreuse, cette jeunesse active rassemble déjà plus de 60 % des 15-19 ans selon le recensement de 1936. Près de la moitié des 2,2 millions de jeunes sont alors ouvrier·ères et près de 250 000 sont employé·es.


Les partis politiques tentent de les organiser. Des groupes de jeunesse existent, parfois depuis le début du siècle. Ils rassemblent généralement des lycéen·nes et des étudiant·es. Preuve que le Front populaire constitue une nouvelle époque, leurs rangs se garnissent rapidement à cette époque : les Jeunesses socialistes revendiquent 20 000 membres. Du côté radical, les Jeunesses laïques et républicaines annoncent 30 000 adhérent·es au même moment. Les Jeunesses communistes passent de 4 000 membres en 1933 – la phase la plus sectaire du PCF - à 50 000, officiellement, en 1936.

 

Jeunesse dangereuse

 

La jeunesse est aussi déjà un sujet d’inquiétude, y compris dans la presse. La délinquance juvénile préoccupe les autorités et les journaux à scandales, notamment à travers l’image des fameuses bandes d’« Apaches » qui hantent les peurs bourgeoises et sévissent autour des anciennes fortifications de Paris. On prête aux jeunes les pires travers, et notamment un manque d’éducation, voire une violence incontrôlable.


C’est dans ce contexte morose que les diverses forces du Front populaire entrent en jeu. « "Vous qui avez le bonheur d’être jeune", disent certains vieux aux jeunes… Eh bien, non ! Être jeune aujourd’hui, c’est avoir "le malheur d’être jeune. C’est monstrueux, c’est contre-nature, évidemment. Mais c’est comme ça." » En première page de L’Humanité du dimanche 10 février 1935, Paul Vaillant-Couturier, rédacteur en chef du journal, lance de la sorte une grande enquête intitulée « Le malheur d’être jeune ».


Le sport est très vite identifié comme un levier d’action. Ses origines bourgeoises lui collent encore à la peau. Il a été fondé au milieu du XIXe siècle pour forger, dans les très élitistes collèges anglais, le caractère des futurs soldats capitalistes de l’empire de sa Royale majesté. Mais d’autres forces ont depuis cherché à s’en emparer dans une perspective beaucoup plus populaire, ou de masse selon le vocabulaire du temps. Les patronages catholiques, ou dans une moindre mesure laïque, mais aussi le sport ouvrier, occupent un rôle essentiel. D’ailleurs, dans ce dernier cas, ce sont souvent les organisations de jeunesse qui en assurent la tutelle politique et lui fournissent ses cadres.


Pour une jeunesse saine, forte et joyeuse !

 

La FSGT, issue en 1934 de la fusion de deux organisations rivales, l’une socialiste et l’autre communiste, incarne un pur produit de la dynamique unitaire qui conduit au Front populaire. Elle intitule d’ailleurs son programme adressé aux différents candidats aux élections législatives de 1936 : « Pour une jeunesse saine forte et joyeuse ».


Le Front populaire va donc changer la donne, et de perspective. Au-delà de sa dimension électorale, il s’agit d’un vaste mouvement de fond social et culturel dont les répercussions dépassent largement le simple cadre militant. Plusieurs mesures vont transformer concrètement la vie des jeunes, même lorsqu’elles ne leur sont pas directement destinées : les congés payés (1936), la semaine de quarante heures, le développement du sport scolaire, les auberges de jeunesse, les colonies de vacances, ainsi que les activités culturelles et de plein air.


L’enjeu est également antifasciste : il faut soustraire l’avenir du pays aux tentations fascistes, alors même que ces mouvements ont eux aussi décidé de construire un véritable culte de la jeunesse. « À gauche, il y a alors une vraie réflexion sur les loisirs, dans une logique de conquête démocratique, contre le modèle fasciste du dopolavoro (“Après le travail”, une organisation fasciste italienne de loisirs pour adultes) ou du Kraft durch Freude (“La force par la joie”, une organisation de loisirs contrôlée par les nazis) » expliquait l’historien Laurent Besse dans les colonnes de La Vie Ouvrière en février 2026.  « Là où les régimes totalitaires encadrent la jeunesse pour la soumettre, le Front populaire veut un loisir libérateur, accessible à tous », précise-t-il.

 

La figure centrale de Léo Lagrange

 

La désignation de Léo Lagrange à la tête du sous-secrétariat d’État aux sports et à l’organisation des loisirs en est un signe fort. Ce député socialiste du Nord, en pleine terre ouvrière, est profondément marqué par son expérience de la Première Guerre mondiale. « Au front, il est extrêmement frappé par l’état sanitaire de la jeunesse française », rappelait Yann Lasnier, auteur de Léo Lagrange, l’artisan du temps libre (B. Leprince), dans L’Équipe le 19 mai 2026. « La condition physique de ses camarades, en grave méforme et pour beaucoup alcooliques, l’amène à considérer qu’il faudrait une véritable politique de prévention et de bien-être. » Le ministère de Léo Lagrange, considéré comme le premier ministère des Sports, veut permettre « aux masses de la jeunesse française » de trouver « joie, santé et détente ».


Léon Blum, président du Conseil et chef du gouvernement du Front populaire, partage cette préoccupation. Dans un discours de 1936, il insistait à ce propos : « Nous voulons donner à la jeunesse non seulement les moyens de vivre, mais les raisons de vivre. Nous voulons qu’elle trouve dans la République les conditions de son épanouissement, dans le travail la dignité, et dans les loisirs, la joie et la culture. » 


Les actions engagées ne se limitent pas au sport. L’école et l’éducation populaire occupent également une place centrale. Le ministre Jean Zay, qui sera assassiné par la Milice le 20 juin 1944 en raison de ses origines juives et de son engagement républicain, mène plusieurs réformes : scolarité obligatoire portée à quatorze ans, démocratisation culturelle, développement des bibliothèques, des musées et des activités périscolaires... L’idée est que la jeunesse ouvrière doit avoir accès à la même culture que les élites.


Léo Lagrange propose de son côté un modèle démocratique, antinomique des logiques totalitaires, qui s’appuie sur un vaste réseau associatif tout en respectant sa diversité. Il mobilise des associations, des syndicats et des mouvements laïques déjà engagés dans la formation ouvrière. Le temps libre doit devenir un temps d’émancipation, une fenêtre sur le progrès par le plaisir.


Les réalisations symboliques sont nombreuses, parfois inspirées du programme de la FSGT : création du Brevet sportif populaire, promotion des auberges de jeunesse, encouragement à la création de clubs culturels et sportifs, démocratisation des colonies de vacances...


Marion Fontaine, professeure au Centre d’histoire de Sciences Po, soulignait, toujours dans La Vie Ouvrière, que « le temps libre dégagé, d’une part par les congés payés et, d’autre part, par la limitation du temps de travail, doit permettre de réaliser cette vieille ambition du mouvement ouvrier de se cultiver dans ses loisirs. » Un temps libre et joyeux où les ouvrier·ères peuvent s’éduquer et devenir acteur·rices de la société à travers la culture, le sport, la formation syndicale ou la vie associative.


Laurent Besse concluait, dans La Vie Ouvrière, en guise de petite synthèse : « Le Front populaire pose les bases de ce que sera l’organisation des loisirs dans l’après-guerre. Politiquement, c’est une préoccupation partagée par la gauche, au-delà des tensions, et cela lui donne un avantage sur une droite qui n’a pas de doctrine du sport et de l’éducation populaire. »


Commentaires


Les commentaires sur ce post ne sont plus acceptés. Contactez le propriétaire pour plus d'informations.
bottom of page