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Que révèlent les Enhanced Games, jeux dopés ?

Le dopage est souvent présenté comme un immense danger pour le sport. Pourtant, les Enhanced Games, qui viennent de se tenir, veulent prouver que l’avenir repose sur des athlètes « améliorés ».

Le dopage est souvent présenté comme un immense danger pour le sport. Pourtant, les Enhanced Games, qui viennent de se tenir, veulent prouver que l’avenir repose sur des athlètes « améliorés ».

La lutte contre le dopage constitue aujourd’hui, soi-disant, l’un des grands combats des instances sportives, nationales ou internationales, voire des gouvernements qui se sont dotés d’agences spécialisées, telle l’Agence française de lutte contre le dopage. Le refus de la triche reste l’un des principaux arguments invoqués au nom de l’illusion d’une « égalité » des chances au départ. L’usage de substances diverses existe pourtant depuis toujours, des formes artisanales des premières Grandes Boucles aux méthodes étatiques de la RDA. Il s’est amplifié depuis trente ans, parallèlement à l’accroissement des enjeux économiques. En retour, le CIO et les autres fédérations internationales ont adopté, avec le soutien des États ayant voté une législation spécifique, des procédures de contrôle de plus en plus attentatoires aux libertés individuelles. La volonté de combattre le recours à des produits illicites, dont on connaît la dangerosité pour les personnes et qui se « démocratise », fait reposer l’essentiel du poids et de la « culpabilité » sur les athlètes. 


Le contexte idéologico-politique est pourtant en train de changer la donne, avec des conséquences sur les corps, à commencer par le sport. L’actuelle montée, un peu partout à travers la planète, de ce que de nombreux experts et journalistes qualifient de « technofascisme » se répercute aussi dans les stades et les gymnases, au nom d’une conception ultralibérale qui vise à optimiser sans complexe l’humain, au détriment de toute autre considération ou souci éthique. 


Les Enhanced Games en constituent la dernière illustration. Ils trouvent leur origine en 2023. Ils ont été imaginés par l’entrepreneur australien Aron D'Souza, qui s’appuie notamment, pour les justifier, sur les arguments de Julian Savulescu, professeur de bioéthique à l’Université d’Oxford, lequel défend l’idée que la légalisation du dopage favoriserait un sport plus juste entre les concurrent·es et moins dangereux pour la santé des compétiteurs et compétitrices, retournant ainsi un argument souvent employé par les instances officielles. Le site The Conversation résumait ainsi le 2 juin 2026, cet étrange retournement des valeurs habituellement promues par le monde olympique et les autorités publiques : « D’Souza se réapproprie plusieurs valeurs associées au mouvement olympique. Il reprend notamment la rhétorique du CIO sur les liens entre sport et santé. Au lieu de priver les sportifs des progrès des sciences et des technologies, en raison des réglementations de la lutte antidopage, il affirme clairement son intention de les mettre au service de l’amélioration de l’humain. (…) Grâce à cette mobilisation disruptive des sciences et des technologies, D’Souza prétend non seulement améliorer les performances des athlètes, mais aussi rendre le sport plus sûr pour tous. » 


Il s’agit donc d’une compétition où les athlètes peuvent utiliser ouvertement des substances améliorant les performances, sous contrôle médical. Le projet a été partiellement financé avec le soutien de plusieurs investisseurs privés. Ces jeux constituent de facto le cauchemar du CIO et de l’Agence mondiale antidopage (AMA), tout comme la Super Ligue peut l’être, sur le strict terrain économique, pour l’UEFA. La carotte est avant tout financière pour les candidats et candidates. Les organisateurs ont mis en avant des récompenses inédites, avec jusqu’à 500 000 dollars par épreuve et un bonus d’un million de dollars pour certains records emblématiques. 


La première édition s’est ainsi déroulée du 21 au 24 mai 2026 à Las Vegas, cadre effectivement idoine pour ce type d’événement, plus proche du casino que des championnats départementaux de cyclisme dans la Loire. 


La menace techno

Ce fut, pour le moment, plutôt un échec. Le programme ne comprenait que trois disciplines - natation, athlétisme et haltérophilie - et rassemblait seulement quarante-deux athlètes issu·es d’une vingtaine de pays. Seule réussite en termes de performances : le nageur Kristian Gkolomeev a réalisé un temps plus rapide que le record du monde du 50 m nage libre, preuve, selon les promoteurs, de la justesse de leur démarche. Il n’a évidemment pas été reconnu par les instances sportives.  


Comme le souligne le site 20 Minutes, le 27 mai : « Malgré un dispositif XXL et des millions investis, le spectacle a frôlé l’humiliation. (…) L’Australien James Magnussen, qui avait promis de “se charger jusqu’à la moelle”, a terminé dernier du 100 mètres nage libre. Comble de l’ironie : en sprint, les athlètes non dopés ont remporté toutes les épreuves, reléguant le Français Mouhamadou Fall à la quatrième place. Ce dernier risque désormais des sanctions de la part des autorités françaises antidopage. » 


La voilure réduite de ces « jeux augmentés » et l’échec de leur audience ne doivent pourtant pas nous leurrer. Ce galop d’essai participe d’une vaste offensive idéologique à travers le monde. Le problème est bien plus profond et concerne autant l’éthique que l’avenir politique et économique du sport dans nos sociétés modernes. The Conversation resitue ainsi leur place au sein de cette grande guerre culturelle et idéologique : « Les ambitions politiques sont clairement affichées, tout comme leurs liens avec le mouvement MAGA. Parmi les premiers investisseurs, on trouve Peter Thiel, l’un des plus fidèles soutiens de Donald Trump parmi les milliardaires financeurs du mouvement MAGA. Il est rejoint par d’autres proches du président, comme son fils Donald Trump Jr. Les promoteurs des Enhanced Games revendiquent également leur proximité avec le secrétaire à la Santé Robert F. Kennedy Jr., adepte de programmes disruptifs, comme des traitements de substitution à la testostérone dans le cadre d’un programme antivieillissement. » 


L’économiste Jean-François Bourg expliquait pour sa part dans Le Monde du 24 mai 2026, « ce projet “trumpien” exacerbe les tensions internes au capitalisme sportif contemporain. Il s’inscrit à l’intersection de plusieurs dynamiques qui travaillent déjà l’histoire du sport : une financiarisation dérégulée du sport-spectacle, une instrumentalisation effrénée des innovations scientifiques pour assouvir une ambition transhumaniste et posthumaniste, ainsi qu’une colonisation progressive des esprits et des pratiques par une vision libertarienne. » 


Le transhumanisme ne constitue pas qu’une lubie pour les amateurs de romans d’anticipation – citons l’indépassable Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (paru en 1931) un peu déjantés ou obsédés par les mangas comme Akira. Auteur, avec Nastasia Hadjadji, du passionnant Apocalypse Nerds – Comment les technofascistes ont pris le pouvoir (éditions Divergences), le journaliste Olivier Tesquet nous alerte pour l'avenir, dans une interview au podcast Vent debout le 24 mai 2026 : « Le transhumanisme est une idéologie qui prône l’utilisation des sciences et des techniques pour améliorer radicalement la condition humaine, notamment en augmentant les capacités physiques et mentales, et en repoussant les limites de la vieillesse et de la mort. » Il conclut : « Le dopage, c’est cette dérive qui transforme le sport en un espace où l’on cherche à améliorer ses performances “normales” par la prise de substances chimiques. Lance Armstrong et le Tour de France ont, à ce titre, marqué les annales de notre génération. On en viendrait presque à les regretter, car nous assistons désormais au paroxysme moderne et décomplexé des Enhanced Games, ces fameux “Jeux des dopés” qui, loin des scénarios de science-fiction, rattrapent la réalité. »

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