« L’univers sportif renvoie toujours à une construction de la masculinité »
- Nicolas Kssis

- 2 avr.
- 3 min de lecture
La sociologue Aurélia Mardon propose dans son livre, Prendre de la hauteur (Presses universitaires de Lyon), d'explorer les problématiques du genre et de l’égalité femmes-hommes liées à la pratique de l’escalade.

Pouvez-vous résumer l’angle principal et la démarche de votre recherche ?
Aurélia Mardon : Avec mon livre, je désire interroger comment la pratique de l’escalade participe à des effets de socialisation de genre sur les filles et les garçons. Je suis une sociologue qualitative, ce qui signifie que j’ai conduit des entretiens avec des pratiquant·es, mais aussi avec leurs parents ou leurs coachs, au sein d’un certain nombre de clubs de la Fédération française de montagne et d’escalade. J’ai également réalisé des observations in situ, lors des entraînements ou des compétitions. En m’intéressant aussi bien aux activités de loisir qu’à celles compétitives, j’ai pu formuler des questionnements différenciés sur la construction sociale de ce sport.
L’escalade porte l’image d’une discipline jeune, urbaine et inclusive, votre travail vous a-t-il conduit à remettre en question cette représentation ?
AM : En effet, quand on sollicite des personnes qui ne connaissent pas ce sport afin de savoir de quelle manière elles l'appréhendent, il est largement perçu comme inclusif, davantage par exemple que le football. Il échapperait ainsi aux logiques de genre. Or ce n’est pas du tout le cas et mon enquête le démontre. J’ai suivi des adolescent·es mais aussi des adultes, et en discutant avec eux ou elles, j’ai pu constater que l’univers sportif renvoie toujours à une construction de la masculinité, à une recomposition des stéréotypes. Dans les clubs se produit une appropriation de certaines fonctions par les hommes. Les garçons accaparent notamment le rôle d’ouvreur de voies. C’est une compétence importante et valorisée, qui peut être négociée sur le marché du travail par la suite. Ouvrir, c’est physique et cela renforce la force physique des garçons, sans compter qu’en s’emparant de cette fonction, ils peuvent imposer un style de grimpe (davantage en force ou en dynamique par exemple). Ces éléments révèlent la façon dont les filles et les garçons se représentent leurs compétences. Les compétiteurs garçons se disent forts physiquement. Ils adorent grimper de façon physique et dynamique. Une majorité de filles valorisent au contraire la maîtrise technique. On constate une vision genrée du corps et des techniques du corps mobilisées pour grimper. Par ailleurs, l’hétéronormativité fonctionne à plein régime. Les filles ne cherchent pas trop à se muscler car cela reste encore mal vu. Les garçons adhèrent à une masculinité hégémonique qui valorise la puissance physique et la compétitivité. Il existe aussi dans l’escalade, et dans ses mécanismes de socialisation, des logiques de ségrégation, surtout chez les adolescent·es. Toutefois j’ai surtout été confrontée au poids des classes sociales. Un des clubs de loisir que j’ai pu observer, au cœur d’une cité populaire, a développé une vraie politique d’inclusivité en soutenant la formation de jeunes encadrantes, deux femmes, qui ouvraient les voies, les seules monitrices que j’ai vues le faire dans les diverses structures que j’ai étudiées.
Quels sont les axes à développer pour sortir du piège de la reproduction des stéréotypes de genre dans l’accès à la pratique de l’escalade ?
AM : Je pense qu’il éclot en fait de plus en plus de débats à ce propos. Depuis la publication de mon ouvrage, j’ai participé par exemple à deux éditions du salon de l’escalade à Paris. Des sportives commencent à s’organiser pour grimper ensemble avec une forme d’empowerment autour de la non-mixité choisie. Des voix s’élèvent et désirent sortir du silence au sujet de ces thématiques de domination. Des réflexions sur les questions de genre dans les salles d’escalade se font entendre : sur les tenues, sur le fait de grimper torse nu pour les hommes, etc. Il est important pour les grimpeuses d’affirmer leur présence et leurs problématiques dans les salles d’escalade. Il reste du travail, je le sais bien. Quand j’ai repris la grimpe après une période d’arrêt, un jeune pratiquant est venu m’expliquer de ne pas m’attaquer à ce bloc, que l’autre serait plus facile pour moi, sans rien connaître de mon niveau ni de mes compétences. Le mansplaining dans toute sa splendeur !




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