L’outdoor trop libéral ?
Les pratiques de plein air occupent une place importante et historique au sein de la FSGT (escalade, randonnée, etc.). Pourtant, depuis une vingtaine d’années, elles apparaissent, sous le vernis d’un retour à la nature censé nous éloigner des vicissitudes des modes de vie urbains, comme l’une des formes les plus abouties de l’offensive libérale et conservatrice, tant sur le plan économique que culturel. Le journaliste Mathias Riquier vient de consacrer un livre passionnant à cette problématique. Interview.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ce livre sur un sujet, il est vrai, assez peu traité ?
Je suis journaliste à la base. J’ai également suivi des études de sociologie, et je pense que cela a influencé ma façon de faire du journalisme. J’ai travaillé dans pas mal de médias culturels ou contre-culturels. Je viens du fin fond de la Bretagne, et je suis ensuite monté à la capitale. J’ai beaucoup utilisé les sports de pleine nature pour m’extraire de ma condition de petit urbain accro à la vie parisienne. En toute franchise, c’était aussi une façon de me singulariser par rapport à mes potes teufeurs. Le cyclisme représentait une manière de me distinguer de cette sphère.
Chemin faisant, j’ai trouvé un boulot dans une application de vélo et de randonnée. C’était l’occasion de faire de ma passion mon travail, comme auparavant dans la musique : bref, être payé pour faire du vélo et d’interagir, certes dans un sens plutôt marketing, avec la communauté outdoor et vélo parisienne.
Cette expérience m’a offert un miroir grossissant de cette dernière, mais aussi de l’univers de l’événementiel, des marques, etc. Par ailleurs, j’ai développé un regard critique sur ces réalités, y compris sur les miennes. J’ai rapidement constaté qu’il n’existait pas une quantité considérable de réflexions critiques sur nos propres pratiques. On utilisait toujours les mêmes mots pour se valoriser, un lexique qui nous donnait le beau rôle. J’ai gardé ces questionnements pour moi pendant un temps, afin de ne pas incarner le relou de service. J’ai rongé mon frein. Ces dernières années, je suis sorti du milieu. Une fois le brouillard professionnel dissipé, j’ai eu l’espace nécessaire pour réfléchir, travailler et, donc, écrire ce livre.
Dans votre ouvrage, vous dynamitez le mythe d’une pureté originelle de l’aspiration au grand air en explorant la littérature du XIXe siècle. Vous égratignez même des auteurs classés à gauche, comme Jack London.
En fait, on a tendance à considérer « la nature » comme un concept évident. Dans l’outdoor, ce terme est préféré à celui d’« environnement », davantage employé dans le champ de l’écologie. On imagine une nature sauvage que l’on va chercher au-delà d’une frontière que l’on définit soi-même.
C’est au XIXe siècle que commence à se penser cette inconnue d’un point de vue occidental. Tous ces auteurs, surtout des hommes, mettent en récit - comme finalement les influenceurs aujourd’hui - un imaginaire très particulier opposant l’homme civilisé à une nature vierge qu’il faudrait aller trouver pour retrouver sa propre humanité. Cet imaginaire a peu évolué en 150 ans.
Jack London, par exemple, propose une vision très darwiniste de la nature, qui fait écho de manière frappante à certains écrits contemporains de Sylvain Tesson, positionné à droite voire à l’extrême droite. La nature y entérinerait le règne du plus fort.
C’est une chimère qui conduit à penser qu’en partant en trek ou avec d’autres activités de plein air, on va pouvoir accéder à quelque chose de fondamental, qui nous sauvera de notre condition d’hommes occidentaux travaillant devant des tableaux Excel.
Vous détaillez également la manière dont le système marchand s’est emparé de ces pratiques et de leur univers. Mais, à vous lire, cette appropriation semble presque logique.
Je prends deux exemples : Patagonia et The North Face, un duo de marques bien connues dont l’essor est documenté. Elles, et leurs fondateurs, se présentent comme des défenseurs de la nature. C’est un récit un peu romantique, alors qu’il s’agit malgré tout d’une démarche capitaliste. Ces entrepreneurs parviennent à romantiser une marginalité fantasmée, en retrait d’un monde normatif, tout en s’imprégnant paradoxalement de la contre-culture américaine de la fin des années 1960 : la Beat Generation, le rejet de la guerre du Vietnam, etc. Il s’agit au départ d’une contre-culture alternative, celle des grimpeurs et des randonneurs de l’époque, avec son mythe du vagabond.
La force des créateurs de ces marques, eux-mêmes issus de cette contre-culture et imprégnés par elle, a été de parvenir à la transférer dans des objets, comme le bloqueur en aluminium. C’est un peu la même génération que Steve Jobs, fondateur d'Apple, avec le mythe du self-made-man qui lance sa boîte dans son garage.
Cette vision se retrouve dans des slogans comme « God Save the Queen, Only Men Can Save the Wilderness ». C’est une perspective très occidentale, très blanche. L’idée est aussi de rechercher, dans des produits aujourd’hui très marchands, un côté pionnier, bobo, un peu différent de la culture dominante, incarnée par le comptable qui, lui, part en vacances au Club Med. L’exercice physique reste évidemment bénéfique, mais tout cela demeure très individuel, bien loin des luttes collectives. Les marques vendent surtout des objets.
Justement, quelle place reste-t-il pour les contre-modèles associatifs, comme ceux que promeut la FSGT ?
J’ai été longtemps membre du club cyclo-sport de Pantin, à la FSGT. Cela m’a apporté autre chose, avec des valeurs spécifiques, davantage tournées vers le sport que celles de l’outdoor. Historiquement, on trouve de nombreux projets visant à faire de la nature un enjeu d’émancipation. Il existe, par exemple, des clubs alpins libertaires et des associations qui portent des projets particulièrement puissants et intéressants. Il faut absolument savoir prendre en compte, avant d’enfiler ses chaussures d’escalade, que l’on va se confronter à des enjeux beaucoup plus vastes. Il faut donc des lieux de pratique et de réflexion collectifs, notamment dans le cadre associatif. Face à l’ampleur du Golem outdoor, j’ai personnellement du mal à concevoir en son sein des solutions à destination du plus grand nombre.
Vous appelez à redécouvrir l’aventure près de chez soi, un peu comme l'écrivain Marcel Proust, qui expliquait que le véritable voyage consistait à changer de regard plutôt que de lieu.
Le processus de démocratisation de l’outdoor, qui entre en tension avec un certain élitisme originel, éclaire une véritable contradiction. On ne peut par exemple plus continuer à se concentrer aussi nombreux·ses sur les pentes du mont Blanc.
L’idée que chaque personne puisse développer un attachement au monde extérieur est importante. Mais le monde extérieur commence au pas de la porte, même lorsqu’on vit en ville. Je cite dans mon livre des expériences d’éducation populaire menées dans les quartiers populaires, comme les terrains d’aventure, nés au Danemark puis introduits plus tard en France. Ils ont notamment pour ambition de favoriser la mixité sociale et de permettre aux enfants de s’approprier un environnement naturel, même s’il s’agit simplement d’un parc, pour en faire ce qu’ils veulent : construire une cabane ou s’allonger dans l’herbe pour regarder les nuages, de manière plus contemplative, comme certains enfants en ont besoin.
Aujourd’hui, il est impossible que les 67 millions de Françaises et de Français se reconnectent à l’extérieur dans le cadre du système outdoor actuel. Il doit être envisageable de faire partie du vivant partout et de différentes façons, et pas seulement en le traversant puis en partageant son parcours sur Strava le soir, afin de se mettre en scène. En filigrane, je questionne la distinction entre le sport et le désir d’évasion, ainsi que la manière dont ce dernier peut se détacher, dans l’outdoor comme ailleurs, des notions de réussite et de performance.
Vous interrogez également l’outdoor au regard des inégalités sociales, des problématiques et des questions de genre, entre autres.
L’outdoor s’inscrit dans une histoire et une réalité politique. Il porte une empreinte bourgeoise, blanche et masculine. Regarder la crise écologique depuis les Caraïbes, par exemple, n’est pas la même expérience que de la vivre depuis l’Europe, notamment lorsqu’on analyse une situation produite par la domination occidentale.
De même, lorsqu’on aborde le paradigme de la nature sauvage, la dimension politique est évidente : où s’arrête ma montagne et où commence celle des autres ? La montagne n’est pas seulement un milieu naturel vierge à protéger, mais aussi un territoire traversé par des enjeux collectifs depuis des siècles. Est-ce que je fais bien d’y aller pour me changer les idées et me confronter à moi-même, avant de repartir en TGV vers Paris le dimanche soir ?
Les questions des droits des personnes LGBTQI+ et de l’émancipation des personnes trans, entre autres, se posent également avec force dans l’outdoor. Pourtant, elles n’y sont clairement pas suffisamment prises en compte, notamment avec des démarches de lutte contre les discriminations.
Je pose enfin aussi le débat du renoncement. À l’image de celles et ceux qui arrêtent de manger de la viande ou de prendre l’avion, arrêter de pratiquer l’outdoor, surtout lorsqu’on est urbain, permet aussi de se reconnecter à d’autres réalités et à ses cercles d’amis proches qui ne pratiquent pas ces activités. Cela permet également aux hommes de prendre conscience de la manière dont leur pratique de l’outdoor conduit souvent à laisser aux femmes la charge mentale de l’organisation de la vie de couple, des enfants, etc.




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