Les 70 ans des JO de Melbourne : les Jeux de la guerre froide & des impérialismes
En 1956, les JO (Jeux olympiques) se déroulent à Melbourne, en Australie. Tombée quelque peu dans l’oubli, cette édition s'avéra surtout le théâtre dramatique de la rivalité sportive durant la guerre froide, ainsi qu’un puissant révélateur des premiers soubresauts de la décolonisation.

Nous sommes en 1956, plus de dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, à peine trois ans après le cessez-le-feu en Corée. Pour la première fois, les anneaux de Coubertin franchissent la ligne imaginaire de l’équateur et s’installent dans l’hémisphères sud. Une timide tentative de mondialisation. Conséquence pratique, les épreuves se tiennent exceptionnellement, cette fois, du 22 novembre au 8 décembre. Signe des temps, c’est également à partir de cette édition que la retransmission télévisée des compétitions prend une nouvelle dimension et contribue à un changement d'échelle de l’événement, même si nous n’en sommes qu’aux prémices de l’ère de la civilisation des écrans.
La fin de l'année est celle de tous les dangers sur le plan géopolitique. La déstalinisation voulue par Nikita Khrouchtchev depuis la mort du « Petit Père des peuples », en 1953, s’accélère et déstabilise le bloc soviétique. Le 4 novembre, l’armée rouge intervient massivement et violement à Budapest, en Hongrie, pour écraser l’insurrection anticommuniste. Les combats font rage. Environ 3 000 Hongrois meurent durant ces quelques jours de chaos, et près de 200 000 sont contraints de fuir leur pays. Parmi les exilé·es figurent de nombreux sportifs·ves. Ferenc Puskás, le « Major galopant », héros du Onze d’or, finaliste malheureux de la coupe du monde en 1954, empreinte de la sorte le chemin de l’exil après l’écrasement de la révolte. Il se retrouve à manger des patates dans un camps de réfugié·es en Autriche alors que se déroule, aux antipodes, la cérémonie d'ouverture. Conséquence directe de cette actualité, les Pays-Bas, l’Espagne franquiste et la Suisse boycottent les Jeux.
Une piscine rouge sang
Pas de trêve olympique du coup. L’exemple le plus connu survient lorsque la Hongrie et l’URSS se croisent le 6 décembre en demi-finale du tournoi de water-polo. Les joueurs magyars invectivent leurs adversaires devenus ennemis, tandis que les coups bas (coups de poing et coups de pied) se multiplient sous l’eau. À quelques minutes de la fin de la rencontre, le soviétique Valentin Prokopov frappe directement au visage le hongrois Ervin Zádor, auteur de deux des quatre buts victorieux de son équipe. Celui-ci sort du bassin, l’arcade sourcilière éclatée, la tête et le corps ruisselants de sang. La photo, bien qu'en noir et blanc, fait la une des journaux et elle est depuis rentrée dans l’histoire du sport.
La police australienne doit intervenir pour éviter que les supporters hongrois ou leurs partisans locaux ne s’en prennent aux représentants de l’URSS. La Hongrie empoche ensuite la médaille d’or en battant la Yougoslavie en finale. Plusieurs poloïstes ne rentreront néanmoins pas à la maison, par peur des représailles du régime, et demandent l’asile politique à l’Ouest. Les tensions se manifestent aussi au village olympique de Melbourne. Certains membres de la délégation hongroise s’en prennent au drapeau officiel de la Magyar Népköztársaság (république populaire), dont ils découpent les symboles communistes. Ils le remplacent par un drapeau portant les armoiries de Kossuth, symbole de la révolution hongroise de 1848.
Le tournoi olympique de football paie lui aussi le prix de ce contexte politique tendu. Seulement onze équipes y prennent part, un seuil particulièrement bas. Le premier tour est en effet marqué par de nombreux forfaits. Les Hongrois donc, dépositaires de la médaille d’or en 1952, se désistent, entre les défections individuelles, les « disparus » et le peu d’empressement de la fédération à inscrire une formation de remplaçants. Le Vietnam du Sud, la Turquie, la Chine et l’Égypte (nous y reviendrons) brillent également par leur absence, ce qui permet aux États-Unis et à la Yougoslavie de se qualifier d’office. Cette configuration ouvre la voie à d’étonnantes formations, qui vont ainsi connaître leur petite heure de gloire.
En quarts de finale, une vaillante Indonésie, indépendante depuis dix ans seulement, tient tête à l’URSS de l’immense gardien Lev Yachine (seul ballon d’or chez les portiers), en arrachant un 0-0 grâce à une défense particulièrement compacte. Les Soviétiques doivent même rejouer la rencontre - les tirs au but n’existent pas encore dans cette compétition - pour se débarrasser de ces adversaires coriaces venus du « sud ». L’Inde, de son côté, s’impose 4-2 face à l’Australie et se qualifie pour les demi-finales. Elle confirme ainsi la progression du football asiatique, et l’émergence aussi des pays dits non alignés. C’est finalement l’URSS qui décroche la médaille d’or, son premier grand titre international dans le ballon rond, avant de triompher lors du premier Championnat d’Europe des nations, en 1960.
La FSGT ostracisée
En France, la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail) subit elle aussi les conséquences de la guerre froide. Après le départ de ses derniers éléments socialistes en 1950, elle se voit définitivement accolée une étiquette communiste, ses principaux dirigeants étant certes proches ou membres du Parti communiste français. Le gouvernement de Guy Mollet exige qu'elle condamne publiquement ce qui se passe en Hongrie. La FSGT s’y refuse, arguant - non sans raison - qu’aucune autre fédération n’a reçu une telle demande ou ce genre d’ultimatum de la part des autorités. En retour, une vague de suppressions de subventions, nationales et locales, s’abat sur l’organisation, tandis que son isolement s’accentue dans la famille sportive, menaçant jusqu'à son existence. Il faudra le retour des gaullistes au pouvoir pour qu’elle sorte progressivement de ce statut de paria au milieu des années 60.
L’époque ne se résume toutefois pas à la confrontation Est-Ouest. La décolonisation envahit également le monde sportif. La France et le Royaume-Uni tentent de retarder le déclin de leurs empires. Le 29 octobre 1956, avec Israël, les deux puissances déclinantes du vieux continent attaquent l’Égypte, notamment à la suite de la nationalisation du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser (sans oublier que Paris voit la main du Raïs derrière la « sédition » du FLN en Algérie). L’opération provoque une forte opposition internationale, notamment de la part des États-Unis et de l’URSS - cette dernière n’hésite pas à brandir la menace nucléaire-, pour une fois d’accord pour faire pression sur les belligérants. Malgré leur victoire militaire, les trois alliés de circonstance doivent se retirer.
En réponse, l’Égypte, l’Irak et le Liban boycottent les Jeux pour protester contre l’impérialisme occidental. Autre point de crispation assez similaire, la Chine populaire refuse de participer, car le Comité international olympique (CIO) autorise Taïwan à concourir sous le nom de « République de Chine ». Les boycotts ne sont donc pas une nouveauté et pour mémoire, dès 1896, l’Empire ottoman avait refusé de participer à la première olympiade à Athènes chez l'ennemi grec.
Les JO de Melbourne n’auront donc réuni que 67 délégations et 3 184 athlètes, contre 69 délégations et 4 925 athlètes à Helsinki, en 1952. Au classement des médailles, l’Union soviétique, qui participe pour la deuxième fois aux Jeux olympiques d’été (Staline avait enterré l’internationalisme sportif ouvrier sans aucun remord), devance les États-Unis et occupe la première place. Le début d’une longue course à l'armement athlétique…




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