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Loïc Wacquant | « Aux USA, la boxe garde un cachet dans les milieux populaires »

En 2001, le sociologue Loïc Wacquant publiait Corps et Âme. Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur (éditions Agone), un livre fondateur sur la boxe aux États-Unis après des années passées dans un ghetto noir de Chicago. Plus de vingt ans après, il propose Voyage au pays des boxeurs (éditions Dominique Carré/La Découverte). Recueil de photos commentées sur son aventure outre-Atlantique, ce très bel ouvrage éclaire d’un nouveau regard la place du noble art dans la société américaine.

Voyage au pays des Boxeurs (éd. Dominique Carré/La Découverte) de Loïc Wacquant.

Comment pourriez-vous définir la place qu’occupe la boxe dans la culture populaire américaine, notamment chez les Afro-américain·es ?

Loïc Wacquant : La boxe est un sport en déclin sur le long terme car la condition des classes populaires s’est améliorée au fil des décennies et le passage par le système scolaire comme instrument de mobilité s’est généralisé. Le vivier dans lequel on puise les candidats à l’épreuve du ring s’est donc considérablement réduit. Intégrés au cursus scolaire et moins éprouvants physiquement, les sports d’équipe comme le basket-ball, le football américain ou encore le baseball sont aussi plus attractifs. Mais la boxe garde un certain cachet dans les milieux populaires, milieux qui valorisent le courage physique, l’abnégation, la dureté au mal et les métiers du corps en général. C’est particulièrement vrai des classes populaires noires, chez qui les professions de la scène - sportif, musicien, prédicateur ou comédien - sont prisées parce qu’elles permettent de se singulariser, de développer une stylistique de vie, d’attirer le regard et l’admiration d’un public. Bref, de fabriquer un soi glorieux.


Vous êtes vous-même monté sur le ring… Est-ce essentiel pour un·e sociologue de pratiquer le sport dont il/elle parle ou qu’il/elle étudie « corps et âme » ?

Loïc Wacquant : Il est toujours recommandé pour un ou une sociologue de s’approcher le plus possible du « point de production » de la pratique qu’il ou elle étudie, quelle qu’elle soit. Et de saisir la dynamique corporelle, cognitive et émotionnelle qui s’y joue. C’est ce que j’appelle la sociologie charnelle, pour laquelle le corps sagace du chercheur et de la chercheuse n’est pas un obstacle, mais un outil de connaissance. Dans le cas d’une « technique du corps » comme le pugilisme, l’apprentissage in situ était la meilleure manière de percer la fabrication des manières de penser, de sentir et d’agir qui, assemblées, font le combattant compétent. La difficulté, ensuite, c’est de parvenir à transmettre par l’écriture une compréhension qui passe essentiellement par les tripes. C’est le défi que Voyage au pays des boxeurs s’efforce de relever en imbriquant le langage narratif et le langage visuel. Le texte et les photos sont minutieusement imbriqués, et se soutiennent mutuellement pour faire entrer le lecteur dans l’intimité du combattant tout au long de son périple, du quartier à salle d’entraînement et du sparring à l’affrontement dans le carré de lumière.


La question peut sembler naïve, mais la pratique de la boxe peut-elle encore être un vecteur d’émancipation dans les milieux populaires ?

Loïc Wacquant : La boxe n’a jamais été un tremplin pour sortir de sa condition de classe, à aucune époque. S’élever dans l’échelle sociale et acquérir un pécule pour échapper au travail déqualifié, s’acheter un commerce, une laverie, un restaurant ou un magasin et payer une maison à sa mère, c’est le rêve de la majorité des pugilistes qui passent chez les professionnels. Mais seule une infime minorité - moins de un sur cent - gagne seulement de quoi vivre de ses gains sur le ring, sans parler de devenir riche. Et la carrière est très courte : le corps s’use vite. Si les boxeurs ne chaussaient les gants que pour l’argent, alors la boxe professionnelle n’existerait pas car la plupart d’entre eux ne gagnent pour ainsi dire rien : quelques centaines de dollars pour des centaines d’heure de labeur lancinant. Il faut, pour l’expliquer, se pencher sur le mode de vie ascétique et sur les exigences sociales, morales et sexuelles qui s’imposent au combattant. En se soumettant à la discipline de l’entraînement quotidien, en obéissant à l’éthique professionnelle du « sacrifice » hors du ring et du « cœur » sur, le pugiliste se sépare du commun, s’élève au-dessus du profane, et rejoint une confrérie honorifique. Il goûte la saveur d’une sociabilité protégée et protectrice des tracas et des blessures de la vie quotidienne. C’est dire que l’activité pugilistique trouve en elle-même son propre moteur. Je crois que beaucoup de sportifs, amateurs et professionnels, se retrouveront dans le cheminement des boxeurs de Chicago qui cisèlent leur vie pour s’adonner à leur art. Et j’espère que le montage des photos, de la narration et des extraits bruts d’entretiens avec les professionnels du cru leur fera saisir ce que la boxe a d’intemporel et d’universel dès lors qu’elle produit cette griserie qui fait que la vie vaut d’être vécue.

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