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Made in England 

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

L’histoire trop méconnue du sport ouvrier au Royaume-Uni et de son échec. 

© The Clarion 
© The Clarion 

Nous avons souvent écrit dans ces colonnes à quel point la naissance du sport ouvrier français, à partir de 1907, s’avéra difficile et modeste (quelques milliers d’adhérent·es avant la Première Guerre mondiale). À titre de comparaison la Deutscher arbeiter turnerbund rassemblait en Allemagne plus de 170 000 membres en 1914.  


Toutefois, la situation de l’Hexagone n’avait rien d’exceptionnel. « Comme en France, le mouvement sportif ouvrier reste en marge au Royaume-Uni », explique ainsi André Gounot dans son livre Naissance et nature des organisations sportives ouvrières avant 1914 (Presses universitaires de Strasbourg).


Pourtant, en perfide Albion, le sport s’était déjà largement démocratisé au début du vingtième siècle, notamment dans la classe ouvrière, au point de devenir une sorte de « nouvelle religion laïque du prolétariat », selon les mots de l’historien Éric J. Hobsbawm. Son collègue Charles P. Korr insiste sur ce point :

« À la fin du XIXe siècle, le prolétariat anglais s’était forgé une culture bien spécifique, avec naturellement ses distractions : le pub, le music-hall, les vacances à Blackpool. Et surtout : le football. » 

En effet, le ballon rond compte déjà pas moins de 300 000 adeptes en 1905. En ce qui concerne le haut niveau, dès 1883, une équipe composée d’ouvriers, le Blackburn olympic, avait remporté la Cup (la coupe nationale), marquant une bascule importante pour cette pratique sportive originellement née dans les collèges de la grande bourgeoisie britannique. 


Preuve de cette forte imprégnation et de cette acculturation du foot, les responsables communistes des United mineworkers of Scotland essayèrent d’initier, après la Première Guerre mondiale, une ligue dissidente. Ils se heurtèrent à l’attachement des joueurs mineurs, parfois militants ou syndicalistes, aux championnats officiels de la prestigieuse Scottish football association. Christian Civardi, dans son ouvrage Le mouvement ouvrier écossais, 1900-1931 (Presses universitaires de Strasbourg), souligne de la sorte que la force du sport partisan « est inversement proportionnelle à la précocité de l’implantation en milieu ouvrier de structures sportives d’origine aristocratique ou bourgeoise ». 


La structure la plus conséquente se cristallisa autour de The Clarion, journal socialiste indépendant, paru dès 1891 à Manchester. 

Ce magazine très populaire (il pouvait tirer jusqu’à 80 000 exemplaires) fut l’un des acteurs importants de la fondation de l’ILP (Independent labour party) en 1893. Il avait notamment su, au fil du temps, constituer un ensemble d’organisations ouvrières (le Clarion vocal union, les Clarion scouts, les Clarion camera clubs, etc.), appelées collectivement le Clarion movement, afin de favoriser camaraderie, culture et loisirs pour les travailleurs et travailleuses, dans un esprit socialiste. Preuve que son rôle outrepassait largement celui d’un simple organe de presse. 


« Les Clarion clubs furent donc les premières associations sportives ouvrières à s’être explicitement démarquées de l’idéologie sportive des public schools », précise Christian Civardi.

« Apôtres de la régénération morale par le contact avec la nature, ils encouragent le développement des sports de masse tels que la randonnée cycliste ou pédestre, censés privilégier la convivialité prolétarienne au détriment de l’esprit de compétition bourgeois. » 

L’historien amateur Michael Walker, spécialiste de la presse ouvrière, nous relate l’aventure de ces clubs, notamment en Écosse, et surtout le cas emblématique du ballon rond :

« L’histoire commence en avril 1896, lorsque le premier Clarion football club est fondé à Glasgow. L’équipe jouait au Norwood Park, près de la gare de Maxwell Park, et portait un maillot distinctif : chemises blanches avec une écharpe bleu roi, un écusson Clarion sur fond rouge et des shorts sombres. L’initiative fut organisée par une personnalité qui cherchait à associer le football aux activités plus larges de cyclisme et de socialisme du mouvement Clarion. » 

Le mouvement poursuivit son développement, certes modeste, mais bien réel. « En 1911, des équipes Clarion existaient à Manchester, Handforth Clarion House, Sheffield, Stockport et Londres, offrant à la fois loisirs, camaraderie et propagande socialiste. » Les slogans adoptés à l’époque résumaient l’intention de lier loisirs ouvriers et propagande politique : « Des ballons, pas des boulets de canon. » 


Nous assistons également aux premières relations sportives internationales avec la France, surtout autour du cyclisme.

Tom Broom, journaliste de The Clarion et militant à Birmingham, tenait notamment la rubrique « Clarion Cyclorama », dans laquelle il retranscrivait l’évolution du cyclisme socialiste. Les membres de ses clubs parcouraient les campagnes sur leurs deux roues, distribuaient des tracts et organisaient des réunions. Avec un certain succès, puisque des dizaines de sections locales existaient avant 1914.


À la même époque, des cyclistes socialistes français - parfois membres de coopératives ou proches des universités populaires, qui donneront naissance à nombre d’associations sportives ouvrières - participaient à des rencontres et des excursions en Angleterre, où ils entraient en contact avec des clubs Clarion. En retour, certains membres du Clarion cycling club voyageaient en France (Normandie, Bretagne, Paris...) et croisaient des groupes de cyclotouristes français. 


Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’ILP lance le Socialist swimming club et le Socialist cycling club. Associés à d’autres mouvements de randonneurs issus du Parti travailliste, mais aussi de la No conscription fellowship, de l’Union of democratic control ou de la Catholic socialist society, les Clarion ramblers s’engagent alors dans des confrontations massives, et parfois violentes, avec les propriétaires de grandes chasses qui leur refusaient le droit de passage sur leurs terres. 


Michael Walker nous raconte pour sa part comment se réalisèrent à la même période troublée les premiers matchs internationaux du foot ouvrier anglais, avec « le voyage d’une équipe Clarion à Paris pour affronter la Fédération sportive du travail ». Ces confrontations entre camarades des deux rives de la Manche découlaient de leur rencontre lors d’événements institutionnels. « L’idée avait émergé lors d’un congrès socialiste en Belgique, où le délégué français Guillevic lança le défi aux Anglais de se tester à l’étranger. Tom Groom accepta, levant 100 livres sterling pour financer le voyage. Avec l’appui du Dr Maurice Pillet et du maire de Pantin, Charles Auray, le match eut lieu à Saint-Lazare, Paris. » 


Une rencontre retour se tint l’année suivante précise Michael Walker :

« Le samedi de Pâques, 27 mars 1921, le Clarion accueillit le match contre la France au Sealand Road Stadium du club de Chester. Le vétéran socialiste Henry Hyndman donna le coup d’envoi. L’équipe Clarion portait des chemises bleues, les Français des rouges. » Les joueurs anglais venaient de Burnley, de Sheffield ou encore de Manchester. « Dans un match serré, le Clarion triompha 1–0, une victoire célébrée à la fois comme un exploit sportif et comme une preuve de la force du football ouvrier organisé. » 

D’autres déplacements se produisirent par la suite. En 1922, en Belgique, les joueurs défilèrent par exemple bras dessus, bras dessous avec leurs adversaires au son de L’Internationale. Bien que diminuée par les blessures dans son effectif, l’équipe anglaise se battit courageusement, ne perdant que d’un seul but. 


Toutefois, la division du mouvement ouvrier entre partisans et adversaires de Moscou, ainsi que la faiblesse du Parti communiste anglais conjuguée avec la ligne politique sportive légitimiste du Labour, freinèrent l’essor d’un sport ouvrier spécifique et significatif. Contrairement à la France, où il put évoluer en sport populaire... 


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