Bénévolat en crise ?
- Nicolas Kssis

- il y a 4 jours
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Constituant l’un des moteurs essentiels du sport associatif français, cette forme d’investissement est aujourd’hui fragilisée.

Le bénévolat repose sur un engagement citoyen massif, souvent invisible, toutefois indispensable au fonctionnement des clubs et des structures locales. Il est désormais menacé à la fois par de profondes évolutions sociales, par des renversements de valeurs et par des contraintes économiques de plus en plus lourdes.
Pour illustration, le débat sur les volontaires lors des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. À cette occasion, plusieurs voix se sont élevées pour questionner le recours massif aux bénévoles dans l’organisation d’un événement sportif mondial d’une telle ampleur. Près de 45 000 personnes ont en effet été sélectionnés parmi plus de 300 000 candidat·es afin d’assurer des missions d’accueil, d’orientation ou d’assistance. Une mobilisation exceptionnelle, mais qui interroge : comment justifier ce travail gratuit au regard de la richesse du Comité international olympique - dont les revenus annuels sont estimés à environ 4,5 milliards de dollars - et des ressources financières considérables du Cojop (Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques) ?
Le labeur fourni par ces volontaires s’éloignait sensiblement de l’image traditionnelle du bénévole sportif, engagé chaque week-end dans son club de quartier. Il s’apparentait davantage à un emploi temporaire dans l’événementiel, parfois assorti de promesses implicites d’opportunités professionnelles ultérieures. En 2024, Le Parisien évoquait ainsi la campagne intitulée « Devenons involontaires pour les JO de Paris 2024 ! » : « D’une contre-formule percutante sur les réseaux sociaux, les opposants de plusieurs collectifs, dont Saccage 2024, ont retourné le slogan du comité d’organisation des Jeux olympiques ».
Un salariat gratuit ?
De facto, l’une des problématiques majeures du bénévolat concerne sa dimension économique. Les spécialistes rappellent régulièrement que, pris dans son ensemble, il représente l’équivalent d’environ 580 000 emplois à temps plein. Longtemps perçu comme le symbole d’une force citoyenne au service d’une société solidaire, il est aujourd’hui également analysé comme l’un des symptômes de l’extension d’un ersatz insidieux de salariat non rémunéré.
Les sociologues Sébastien Poulain (Université Bordeaux Montaigne) et Dan Ferrand-Bechmann (Université Paris 8) développaient cette analyse dans une tribune publiée sur le site The Conversation en 2023 : « Au-delà des atouts fiscaux traditionnels dont les associations bénéficient sur les dons (66 % de réduction) et sur leur imposition, l’État utilise les bénévoles pour mettre en œuvre ses politiques climatiques, antiterroristes ou démographiques ». Ce processus, poursuivaient-ils, « désétatise et délègue des missions d’intérêt général aux associations, et même à des structures lucratives ». Ils citaient notamment la loi Égalité et citoyenneté de 2017, qui renforce les réserves de la Police nationale, constituées de bénévoles directement mobilisables par l’État.
Selon eux, nous assistons ainsi à une « bénévolisation » croissante des services publics - y compris dans les secteurs régaliens : « Au motif d’un travail au service de la communauté, certaines organisations recrutent désormais des bénévoles là où l’on faisait autrefois appel à des professionnels rémunérés ». En outre, une forte pression, au nom de valeurs de solidarité, s’exerce sur ces « volontaires involontaires ».
Dans son ouvrage Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? (Textuel, 2018), la sociologue Maud Simonet dénonçait déjà la « gratuitisation du travail » : « Qu’y a-t-il de commun entre une bénévole chargée des activités périscolaires dans une école, une allocataire de l’aide sociale qui nettoie les parcs de New York ou le rédacteur d’un blog en ligne ? Des milliers d’heures de travail exercées gratuitement pour faire fonctionner associations, services publics et entreprises. »
Pas de sport associatif sans bénévolat
À cette tendance structurelle s’ajoute une tension grandissante sur le bénévolat associatif traditionnel, et en particulier dans le sport. Chaque année, environ 3,5 millions de bénévoles œuvrent au sein des 360 000 associations sportives françaises, soit le deuxième secteur associatif après les œuvres caritatives. Leur engagement permet à plus de 16 millions de personnes de pratiquer une activité sportive encadrée. Cette force humaine est vitale : 86 % des associations sportives fonctionnent exclusivement grâce à des bénévoles.
Pourtant, ce que les médias et chercheurs appellent souvent schématiquement la « crise du bénévolat » continue de s’aggraver. Le site Mediapart expliquait ainsi, le 5 décembre dernier, que « les bénévoles sont les piliers de la pratique sportive en France, mais ils se raréfient, en raison d’un manque de reconnaissance et d’une évolution des formes d’engagement ». De son côté, le ministère des sports rappelait, à l’occasion de la Journée mondiale du bénévolat en 2022, qu’« une enquête menée auprès des clubs sportifs montre que 43 % d’entre eux déclarent une baisse du nombre de bénévoles ces dernières années. 66 % constatent une implication plus ponctuelle dans le projet associatif. Des fonctions essentielles - présidents, trésoriers - ne sont parfois plus pourvues faute de volontaires. » Plus inquiétant encore, le pourcentage de bénévolat sportif chez les seniors de plus de 70 ans a chuté d’environ dix points entre 2019 et 2024. Naturellement les causes sont rarement explorées en profondeur, qu’elles soient conjoncturelles ou sanitaires (le Covid-19), voir politiques.
La situation est suffisamment préoccupante pour que le CNOSF ait tiré la sonnette d’alarme lors d’un événement consacré au bénévolat sportif, le 5 décembre dernier, conçu à la fois comme un hommage aux volontaires et une réflexion sur l’héritage de Paris 2024. Sa présidente, Amélie Oudéa-Castera, y a appelé à « mieux reconnaître l’apport exceptionnel de nos bénévoles ». Marina Ferrari, alors ministre, déclarait dans une vidéo projetée lors de cette journée : « Le sport français ne serait pas le même sans les bénévoles », tout en concédant que « la situation financière et humaine se dégrade ».
Pour tenter d’y apporter des réponses, la feuille de route proposée par le CNOSF met fortement l’accent sur la formation et sur une meilleure « reconnaissance des expériences ». Selon une étude menée par le Centre de droit et d’économie du sport de Limoges (CDES), 68 % des bénévoles se déclaraient en demande de formation, et 74 % considèrent celle-ci comme un « levier clé de l’engagement ».
De facto, cette obsession pour la formation répond à une réalité qui pèse terriblement sur les épaules des bénévoles dirigeant·es : l’accroissement et la complexification de la gestion quotidienne de l’association (constitution de dossier pour les appels à projets, etc..), qui imposent des compétences de plus en plus poussées. La même logique se retrouve dans l’animation avec la montée des exigences envers les encadrant·es. Autant de demandes qui peuvent éloigner ou décourager.
Bénévoles d’un type nouveau ?
Toutefois, la réalité du terrain ne saurait se réduire à une simple perspective administrative. Les transformations sociales et les évolutions des modes de vie provoquent une déstabilisation profonde des formes traditionnelles du bénévolat.
L’Équipe, dans son édition du 13 janvier dernier, mettait ainsi en lumière la crise du football rural, longtemps emblématiques du tissu associatif local selon la belle formule « à chaque village son clocher, son bar et son équipe ». Brigitte Cochet, maire sans étiquette du village de Talmontiers (Oise), qui compte à peine 670 habitants et dont le stade est à l’abandon depuis plusieurs années, soulignait à propos du club local évoluant en Départemental 2 : « Ça mêle les générations, c’est vital sur le plan relationnel et affectif ».
Le quotidien sportif citait également l’ouvrage Temps additionnel : déclin du football rural français ? (2019), dans lequel le socio-historien Jean Bréhon (Université d’Artois) décrivait déjà l’ampleur du phénomène : « En métropole, les 2 870 clubs ayant cessé leurs activités entre 2011 et 2019 sont, pour 72 % d’entre eux, localisés dans des communes rurales ». Il éclairait également l’évolution du profil des dirigeants et la fragilisation qui en découle, puisqu' « il s’agit souvent de parents dirigeants le temps de l’activité de leurs enfants, ou d’adultes engagés par amitié. Dans les deux cas, l’attachement est moins viscéral et le turnover important. »
En effet, quelles que soient les réponses envisagées - formation, aides financières ou incitations fiscales -, nous assistons à une généralisation de formes plus ponctuelles d’investissement bénévole. Cette évolution peut parfois servir de support à une forme d’« ubérisation » de l’engagement. France Info évoquait ainsi, le 11 février dernier, le succès du dispositif de l’Heure civique, qui repose sur une simple inscription en ligne et la déclaration de ses disponibilités. Geoffroy Boulard, maire Les Républicains du XVIIe arrondissement de Paris, fervent défenseur et utilisateur du dispositif, affirmait : « L’idée, c’est de montrer que le civisme est l’affaire de tous ». À peu de frais…
Reste une question centrale : le fonctionnement durable des associations - et en particulier du sport au service de la population - peut-il réellement s’organiser à coup de clics, quand il exige de la constance et de la présence sur le terrain ? Cela implique du côté du monde associatif de s’adapter aux nouvelles modalités d’engagement, notamment dans la jeunesse, et surtout de s’enrichir de innovations dont cette dernière est porteuse, que l’on retrouve par exemple dans les luttes écologiques ou féministes. Pour rappel, en signe d’espoir, 31 % des jeunes (environ les 15-30 ans) déclarent donner de leur temps au sein d’une association sportive, et chez les jeunes bénévoles réguliers (c’est-à-dire ceux qui s’investissent souvent ou de façon soutenue), environ 40 % sont actifs dans le domaine sportif, premier secteur d’implication. Au sport populaire de savoir y donner un sens.







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