Femmes, sport & liberté en Palestine
- La rédaction

- 2 avr.
- 4 min de lecture
Dans un contexte marqué par l’occupation israélienne et ses contraintes quotidiennes, la pratique sportive en Palestine pourrait sembler secondaire. Pourtant, elle constitue un espace essentiel de liberté, de rencontre et d’émancipation, notamment pour les femmes.

En Palestine, la volonté de développer des pratiques sportives devient extrêmement complexe au regard de la situation politique imposée. Pourtant, elle est aussi l’expression d'une colonisation qui ne se limite plus simplement à la terre, mais qui touche également la culture, l’éducation et les corps.
Le sport est une création culturelle qui répond à des besoins humains fondamentaux : la rencontre dans le jeu, la recherche du dépassement de soi et des contraintes pour atteindre un but ou encore l’exploration des possibles pour réaliser la meilleure performance. Il est aussi l’expression d’une libération des corps dans le jeu.
Chercher à empêcher la pratique sportive ne constitue pas seulement un non-respect d’un droit international. C’est aussi une volonté d’empêcher les femmes et les hommes d’exprimer leur liberté et leur capacité d’évasion. C’est leur refuser d’occuper leurs territoires et d’y progresser. Il existe ainsi une volonté de contrôle des corps, pour reprendre l’expression de Michel Foucault, qui dessine un projet colonial de soumission totale des individus.
Cependant, en échangeant avec les Palestinien·nes, du ministère de l’éducation aux clubs sportifs, ce n’est pas cette analyse qu’ils mettent en premier lieu en avant, mais plutôt la recherche d’une normalité de vie. Dans leur volonté de faire progresser les activités physiques dans la société palestinienne, il y a aussi le désir d’appartenir à une société où le sport est mondialisé. Elles et ils affirment, en tant que Palestinien·nes, leur appartenance à une humanité plus large qui dépasse la narration que voudrait imposer Israël au reste du monde. Lorsque les Palestiniennes et Palestiniens évoquent les réussites du développement des activités physiques et sportives, elles/ils les relient souvent au monde et à ses transformations contemporaines.
Le sport pour tous… et toutes !
Dans la ville de Tulkarem, au nord de la Cisjordanie, le club Takhafi a renoué avec son projet historique : développer des activités physiques et sportives pour le plus grand nombre et jouer pleinement son rôle social dans la ville. Mohamed et Yousef, les deux principaux artisans de cette dynamique au sein du club, ont lancé un espace de pratique réservé aux filles. D’abord dans le gymnase avec les plus jeunes, puis sur le stade. Peu à peu, des filles de plus en plus âgées sont venues pratiquer, souvent accompagnées par leurs familles qui ont elles aussi encouragé le développement de cette pratique.
Il existe un effet de seuil dans l’espace public : lorsqu’il n’y a que quelques femmes qui font du sport, la situation apparaît atypique et nécessite une forme de révolution culturelle. Mais à partir d’un nombre plus important de pratiquantes, la situation devient plus naturelle et produit une accélération des transformations sociales.
Près de Bethléem, une dynamique comparable s’est développée. Le comité populaire du camp de réfugié·es d’Aïda a choisi de cibler prioritairement les jeunes femmes. Encadrées par des animatrices du camp et accompagnées par une travailleuse sociale, près de 200 filles évoluent ainsi chaque semaine dans un cadre sécurisé et rassurant. L’approche pédagogique de la FSGT permet de lever progressivement les barrières sociales et les stéréotypes liés au sport féminin : l’idée que certaines disciplines seraient réservées aux garçons ou encore la peur du regard des autres. Les activités, qui mêlent jeux sportifs, athlétisme ou ultimate, privilégient le plaisir de jouer plutôt que la seule logique d’un sport de performance pour quelques-unes.
La formation, par la FSGT, d’une vingtaine d’animatrices et leur engagement ont joué un rôle décisif. En devenant des figures de référence dans l’espace public, elles ont contribué à légitimer la pratique sportive des filles et à rassurer les familles. Certaines jeunes, convaincues au départ que « le sport n’est pas fait pour elles », ont progressivement trouvé leur place. Inspirées par les activités des enfants et la sensibilisation autour du sport féminin, plusieurs dizaines de femmes adultes participent également à des séances de volley ou d’athlétisme animées par les mêmes encadrantes.
Les expériences menées à Tulkarem et à Aïda servent aujourd’hui de références pour d’autres camps, villes et villages. Plusieurs collectivités palestiniennes ont renforcé leurs équipes d’animation afin de favoriser la présence d’animatrices et ont engagé des échanges pour réfléchir aux obstacles rencontrés dans le développement du sport féminin et aux solutions possibles. À New Askar, l’animatrice Arzaq Khalili explique que l’une des priorités est désormais d’attirer davantage de filles vers les activités sportives et d’encourager plus de femmes à devenir animatrices. Dans le village de Battir, un groupe s’est inspiré de ces expériences pour lancer des actions de sensibilisation et développer la pratique féminine.
Si la pédagogie promue par la FSGT a favorisé ce développement, en intégrant la mixité dans les équipes d’animation et de formation, elle est aujourd’hui pleinement appropriée par les collectivités et les camps eux-mêmes. La dynamique vient désormais des territoires palestiniens et se nourrit des échanges de pratiques, créant un réseau solide pour diffuser l’accès de toutes aux activités physiques.
Le sport féminin comme horizon d’émancipation
Les réussites du projet dans la vie associative sportive ne peuvent être pensées indépendamment du travail mené autour d’une EPS de qualité. Le ministère de l’éducation palestinien, convaincu de l’importance de l’éducation physique pour les garçons comme pour les filles, a engagé une politique volontariste de formation de l’ensemble des enseignant·es. L'objectif n'est pas seulement de développer l'EPS, mais aussi de renouveler les stratégies d'enseignement en plaçant le jeu et la création au cœur des pratiques.
Le développement du sport féminin en Palestine ouvre la voie à l’égalité dans l’accès au sport, mais porte finalement un espoir plus large : celui de pouvoir déterminer son propre devenir, de vivre dans une société en paix et en justice. Il est l’expression d’un peuple et la traduction concrète d’un engagement dans un projet éducatif émancipateur.
Bien sûr, si ce projet rencontre aussi des résistances internes, il est porté par la volonté des femmes de défendre leur droit, au même titre que les hommes, de jouer, de se dépasser, de rencontrer d’autres équipes et de rire. Il s’agit de protéger un espace d’expression de la joie. Une joie qui, elle, ne sera jamais totalement contrôlée, même par les régimes les plus autoritaires.
Bruno Cremonesi & Chloé Levaton




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