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La portée anthropologique & politique des pratiques sportives émancipatrices par Gilles Rotillon

Économiste et membre de la commission fédérale montagne-escalade (CFME) de la FSGT depuis 1965, Gilles Rotillon nous a quittés le 11 juillet 2025, à l’âge de 78 ans. 

Il a laissé derrière lui une vaste réflexion sur la place des activités physiques et sportives dans la société. Nous publions des extraits de son intervention lors de l’Université du sport populaire, à la Sorbonne Nouvelle, le 4 avril 2025. 

Économiste et membre de la commission fédérale montagne-escalade (CFME) de la FSGT depuis 1965, Gilles Rotillon nous a quittés le 11 juillet 2025, à l’âge de 78 ans. 
Illustration : ©Emmanuel Platre

Nous vivons dans une société en crise profonde, qui est en réalité quadruple : économique, sociale, environnementale et anthropologique. C’est la responsabilité non de « l’homme », comme l’anthropocène tente de le justifier, mais de notre mode de production et de consommation : le capitalisme. (…) Le rapport social de production qu’est le capitalisme a aujourd’hui des caractéristiques nouvelles qui transforment ces rapports sociaux. Hommes inutiles, travailleurs du clic, chômeurs de longue durée, télétravail désocialisant, ubérisation, autoentrepreneurs s’auto-exploitant ou développement du numérique permettant de faire disparaître la séparation entre temps privé et temps contraint induisent des conséquences sur la formation des personnalités qui doivent se développer dans ce capitalisme en crise. (…) Car, pour l’instant, le sentiment largement majoritaire est l’impossibilité d’imaginer une autre société que celle que nous connaissons aujourd’hui. Avant de savoir où l’on va, il faut d’abord savoir ce que l’on refuse à tout prix. Et ne pas pouvoir dire « ce qu’il faut faire » ne signifie pas qu’il ne faut rien faire. À ce stade, on ne peut qu’espérer qu’une prise de conscience suffisamment partagée par un nombre important de personnes pourrait susciter des luttes débouchant sur des ruptures décisives. 


C’est avec ce cadre général d’analyse que se sont développées nos activités montagne et escalade à la FSGT. (…) Et si l’accent mis sur l’escalade comme vecteur principal ne fut formalisé consciemment qu’au début des années 1980, à la suite du constat du peu d’efficacité de notre volonté de promouvoir un alpinisme populaire, cette orientation vers l’escalade a en fait débuté dès les années 1950, avec les premières pistes jaunes à Fontainebleau, accessibles sans encadrement technique, en mettant donc l’autonomie du pratiquant au cœur du projet. Elle a continué au milieu des années 1970, avec comme point d’orgue la création de la falaise d’Hauteroche et celle des pistes enfants à Fontainebleau, sur le même principe d’accès des débutants en autonomie. Elle s’est poursuivie avec les blocs artificiels de la Fête de l’Humanité en 1981 et la construction, là aussi en autonomie avec les élèves, du mur de Corbeil en 1982. Deux innovations qui allaient faire tache d’huile, avec le développement des salles privées d’escalade, prouvant la capacité du marché à détourner à son profit les innovations quand il les juge rentables, et l’expansion de l’escalade comme sport scolaire, où elle arrive aujourd’hui en troisième position parmi les sports les plus pratiqués, de l’école primaire à l’université. Enfin, un pas de plus est franchi au début des années 2000 avec les rassemblements de Freissinières, dans le Briançonnais, et de Castet, dans les Pyrénées. Rassemblements autogérés reposant sur un fonctionnement collaboratif pour l’organisation, la gestion de la vie collective, ainsi que comme moment de partage d’activités de plein air, de transmission des compétences et de rencontres.  

Si la CFME a bien cherché à développer une forme culturelle des pratiques en alpinisme et en escalade, c’est dans le but de contribuer à la formation de personnalités capables d’autonomie dans leurs prises de décision. Grimper en tête, plutôt qu’en moulinette, pouvoir se passer d’un « guide », fut-il bénévole, contribuer à l’équipement, gérer collectivement le matériel comme à la coop-alpi, ouvrir l’escalade aux enfants de tous milieux grâce à des pistes adaptées à leur morphologie, sont très concrètement les « formes culturelles » que la CFME a cherché à promouvoir, dans ses clubs, mais aussi dans ses publications et ses vidéos. L’objectif est bien d’utiliser cette activité pour contribuer à former des personnalités humaines autonomes et émancipées. 


Mais les grimpeurs ne font pas que grimper, ils sont pris dans bien d’autres rapports sociaux qui les constituent tout autant, et même bien souvent beaucoup plus. On peut « s’émanciper » dans l’escalade et être consommateur aveugle dans bien d’autres domaines, tout en étant salarié exploité ou chef d’entreprise soumis aux contraintes du marché. (…) Des rapports humains moins soumis au capitalisme en escalade ne suffiront évidemment pas à en sortir, mais ils peuvent y contribuer. Mais, pour cela, il faut lutter contre l’idée qu’il ne puisse exister une société différente. (…) 


La « sortie » du capitalisme est donc d’abord difficile parce qu’elle paraît impossible, et même de plus en plus impossible au fur et à mesure que l’univers de la marchandisation de toute chose s’étend à toutes les dimensions de la vie. Un exemple particulièrement représentatif de ce constat, et se rattachant à la crise anthropologique, qui reste malheureusement bien moins perçue que la crise écologique, alors que, pour la FSGT, elle devrait être au cœur de ses préoccupations, c’est l’impact des conditions de travail sur la santé des travailleurs. Il prend aujourd’hui deux formes : l’une est celle de l’intensification du travail sur l’autel de la compétitivité, produire plus dans le même temps, et l’autre, celle de l’extension de sa durée, produire plus en travaillant plus longtemps, comme le dimanche ou, bien sûr, en reportant l’âge de départ à la retraite. 


Et si c’est aujourd’hui cet axe qui est sur le devant de la scène, et pas seulement en France, c’est parce que le premier devient de plus en plus difficile à maintenir, l’intensification du travail se traduisant par une importante augmentation des maladies dites professionnelles, c’est-à-dire causées par les conditions de travail elles-mêmes. (…) Un magnifique exemple de la capacité du capitalisme à s’adapter et à rebondir en prenant appui sur l’augmentation des maladies liées au travail dont il est responsable est le développement d’une réponse marchande à cette souffrance, à base médicamenteuse ou comportementale, avec le développement personnel et les initiatives de joie au travail. 


Sortir du capitalisme demande de trouver les formes institutionnelles de cette sortie, et elles seront nécessairement dues à des initiatives collectives, et pas à la clairvoyance d’un guide éclairé. On peut voir les Gilets jaunes et les ZAD en France, le mouvement Occupy Wall Street à New York, le mouvement zapatiste au Chiapas, comme des exemples (et non des modèles à imiter), plus ou moins réussis, de tentatives d’organisation hors des formes dominantes hiérarchiques sous lesquelles les institutions se constituent. Et il y a de nombreuses luttes à mener, et parmi elles celle de combattre l’idée qui naturalise la consommation sous la forme qu’elle a prise sous le capitalisme. Il est compréhensible que les craintes sur une baisse de la consommation soient celles qui viennent immédiatement à l’esprit quand on suggère que notre mode de vie n’est pas durable. Aussi bien pour ceux qui ont déjà accès à un niveau « satisfaisant » (pour eux, et qui craignent de le perdre) que pour ceux qui espèrent l’atteindre (et qui craignent de ne pas y arriver si l’on parle de sobriété). (…) 


L’ensemble des luttes en cours et les formes qu’elles prennent expriment le refus croissant d’accepter la marche vers l’abîme où nous entraîne le capitalisme et doivent être des points d’appui pour en sortir. Et si leur variété même rend bien hasardeuse la moindre prédiction sur celles qui seraient les plus prometteuses, c’est peut-être dans cette variété qu’il faut chercher les formes sous lesquelles cette « sortie » peut se faire. Il n’y a pas de « sauveur suprême » dont il faudrait attendre la venue, qui indiquerait la route à suivre, mais une multitude de chemins à emprunter, en fonction des contextes, des lieux et des collectifs concernés. Cette modeste Université du sport populaire doit être vue comme participant à ce mouvement. 

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