Les musclé·es du web
- Nicolas Kssis

- 30 sept.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 oct.
Les influenceur·ses sont de plus en plus nombreux·ses à mettre le sport au cœur de leurs contenus vidéo. Mais leurs messages s’avèrent souvent problématiques.

Avec ses neuf millions d’abonné·es sur YouTube, Inoxtag est la figure centrale du film Kaizen, l’un des grands succès de l’année 2024. Ce documentaire qui retrace son ascension de l’Everest a accumulé plus de 40 millions de vues sur les réseaux sociaux et diverses plateformes vidéo. Il a même bénéficié d’une sortie « traditionnelle » en salle de cinéma. Aujourd’hui, gravir l’Everest semble banalisé, voire commercialisé, et Kaizen met surtout en lumière l’importance de ces acteur·rices du numérique et le rôle du sport comme moteur narratif pour générer vues et revenus.
Loin d’être une niche ou un phénomène générationnel, les influenceur·ses investissent désormais le monde « réel ». Une Coupe du monde de football réunissant des créateurs de contenus a même eu lieu en Malaisie. Comme le racontait l’humouriste Paul de Saint Sernin dans So Foot en septembre 2025 : « On a vécu comme des pros : hôtel, causeries, réveil musculaire, la Marseillaise avant les matchs… » Leur impact est donc incontournable pour comprendre notre société. Même les responsables politiques les considèrent comme des vecteurs d’audience facile, et souvent peu critiques, en particulier auprès de la jeunesse. Emmanuel Macron, par exemple, avait accordé une interview à McFly et Carlito en 2021.
Dans le sport, les influenceurs se mélangent parfois aux véritables stars, voire les éclipsent. En novembre 2024, Jake Paul, soutien déclaré de Donald Trump, a battu Mike Tyson, alors âgé 58 ans, par décision unanime lors d’un combat de huit rounds en poids lourds au Texas. Une rencontre pourtant jugée grotesque par de nombreux·ses spécialistes du noble art. Dans la Kings League, format ludique de football à 7 imaginé par l’ancien joueur du FC Barcelone Gerard Piqué afin de séduire les jeunes générations, l’influenceur Amine, maître d’œuvre en France, collabore avec d’anciennes gloires, parfois ex-internationaux, comme Samir Nasri ou Jérémy Ménez. Les autres équipes sont représentées par des poids lourds chez les influenceur·ses, tels que Squeezie, Kameto, Domingo ou Michou.
Le succès de Kaizen a eu l’effet d’un électrochoc dans le milieu de l’alpinisme et de l’escalade, confronté au triomphe inattendu de ce produit hybride. Sur le site The Conversation, dans un article en date de 2024, Arthur Malé, doctorant en sciences et techniques des activités physiques et sportives et spécialiste d’histoire du sport à l'École normale supérieure de Rennes, soulignait que « le reportage passe en partie sous silence les conditions ayant permis à Inoxtag d’entreprendre ce projet, ainsi que le coût humain et environnemental d’une telle démarche ». Il ajoute qu’ « en se focalisant davantage sur les difficultés rencontrées que sur les ressources mobilisées, le film promeut une vision binaire du monde : d’un côté ceux qui "se dépassent", de l’autre les "individus ordinaires" ». Loin de se résumer à un simple égotrip narcissique, Kaizen met clairement en scène des rapports marchands : « cordée guide/client, binôme entraîneur/entraîné, sherpas réduits au rôle de porteurs, équipe de production incluse ». Le sport s’inscrit alors dans la bataille culturelle et idéologique qui se déploie sur la toile et alimente une hégémonie néolibérale et réactionnaire, souvent cachée derrière les bons sentiments ou la beauté du spectacle.
Les dérives ne s’arrêtent pas là et deviennent parfois morbides. Après le décès en direct du streamer Raphaël Graven (alias Jean Pormanove), lors d’un live de plus de 298 heures sur la plateforme Kick, certains articles de presse ont révélé que plusieurs footballeurs et non des moindres – Bradley Barcola, Pierre-Emerick Aubameyang ou encore Adil Rami – figuraient parmi les spectateur·rices, certains ayant même participé à cette émission ponctuée d’humiliations et de sévices. Ce constat n’a rien de surprenant selon le sociologue Joseph Godefroy. Dans un entretien accordé à L’Équipe le 25 août dernier, il déclarait : « Les footballeurs sont incités à en faire à toujours plus, à mettre leur corps en danger dans un contexte de concurrence extrême. C’est également le cas dans le streaming, où la quête de dons pousse à franchir sans cesse les limites. »
« Ces vidéos représentent un réel danger pour les pratiquants. » Tony Martin, secrétaire national du Snaps, L'Humanité (2024)
Les influenceur·ses du sport ne se réduisent donc pas à de simples passionné·es avides de sensations ou de notoriétés mesurées en quantité de followers. Ils s’inscrivent dans une vaste galaxie réactionnaire qui comprend des « entrepreneurs » - façon Oussama Ammar, promouvant le miracle capitaliste de Dubaï -, des masculinistes comme Alex Hitchens (alias Isac Mayembo), en passant par les néofascistes assumés tels que Papacito. Cet écosystème, extrêmement puissant, a déjà pesé lourdement sur le plan politique, par exemple en représentant un des principaux outils de propagande lors de la campagne présidentielle de Donald Trump.
Dans le sport, le discours s’avère davantage camouflé, mais non moins nocif. Tibo InShape, suivi par 20 millions d’abonnés, incarne selon l’économiste Guillaume Vallet, interviewé en 2024 dans L'Équipe, « l’idée actuelle qu’on peut s’entreprendre par son corps ». Dans le même article, Pierre Motal, quintuple champion de France de strongman, explique surtout le voir, avec naïveté, comme « un bon ambassadeur, capable de motiver beaucoup de jeunes à se mettre au sport », mais ses affinités politiques sont évidentes. En 2024, dans une interview pour le média en ligne Brut, il a fini par avouer, presqu’en forme de confession intime, ses accointances partisanes : « En toute honnêteté, je pense être plus de droite... Déjà, je suis chef d’entreprise donc, forcément, moi dans l’isoloir, je pense à mon intérêt propre et celui de mes proches, donc effectivement, je peux me considérer plus de droite. »
Dans une vidéo supprimée depuis, il avait félicité Vladimir Poutine pour sa routine sportive – un des axes de la propagande du Kremlin autour du nouveau tsar - en pleine guerre en Ukraine. Cela n’empêcha nullement qu’il soit choisi, en tant que représentant de la société civile, pour interroger Emmanuel Macron sur le sport. Comme si la France ne comptait pas des centaines de milliers de bénévoles associatifs pour interpeller légitiment le chef de l’État... Dans L'Équipe, le député PS Arthur Delaporte alertait d'ailleurs sur « l’absence de frontière claire entre influence commerciale et discours politique », et une confusion qui « parasite la construction de l’espace démocratique ».
Au-delà des considérations partisanes, les contenus diffusés par les influenceur·ses peuvent entraîner des conséquences directes et parfois dramatiques. Culte de la minceur, diktat du bien-être ou recherche du corps parfait fournissent ainsi une vaste clientèle aux coachs autoproclamé·es. Or nombre d’exercices – yoga, pilates ou fitness – exigent une maîtrise technique. Avec un programme suivi en ligne, personne n’est là pour corriger. En 2024, L’Humanité relatait notamment par exemple le cas de Nora, conseillère en vente, qui voulait « ressembler aux fit girls » sur Instagram. Un claquage musculaire et des douleurs chroniques l’ont stoppée net et ramenée sur terre. Toujours dans L'Huma, Tony Martin, secrétaire national du Snaps (Syndicat national des activités physiques et sportives), insistait : « Un mouvement doit être encadré pour être exécuté en sécurité. Lorsqu’un influenceur fitness incite à le reproduire dans une courte vidéo, personne ne contrôle sa maîtrise ni ne met en place les dispositifs nécessaires. Ces vidéos représentent un réel danger pour les pratiquants. »
On le voit : nous sommes face à l’antithèse du sport populaire, pourtant bien réel avec ses millions de licencié·es et son puissant tissu associatif. Faut-il pour autant abandonner ce terrain, séparer le pur de l’impur ? Certain·es créateurs·rices ont prouvé qu’un autre usage des plateformes se révélait possible : Le Tréma, avec humour autour des revendications LGBTQIA+, la performeuse et DJ MC Danse pour le climat, à propos de l’écologie, ou la chaine YouTube Nota Bene consacrée à l’histoire… Les militant·es du sport populaire doivent relever ce défi pour représenter et élargir leur « commu ».







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