« La mixité choisie questionne la pratique des personnes sexisées »
- La rédaction

- il y a 7 jours
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Dernière mise à jour : il y a 17 minutes
Quatre pratiquant·es partagent leurs différentes expériences de la mixité au sein de leurs clubs.

En mixité choisie ou réelle ? En créneau ou en exclusivité ? Si les formes d’organisations des pratiques sportives évoluent, c’est souvent pour accompagner des besoins exprimés par certaines communautés « sexisées ». Derrière ces formules adaptées, une revendication commune : créer des espaces de pratique sûrs et bienveillants. Pour Sport et plein air, nous avons rencontré quatre membres de clubs qui défendent chacun une approche différente de la mixité : Anna Benarrosh-Orsoni, pratiquante de lutte brésilienne, au Luta social club, évoque un créneau réservé aux femmes et minorités de genre. Jad Archaimbault présente les initiatives en mixité choisie dans les clubs de montagne-escalade FSGT. Enfin, Thomas Girard et Mélanie Pieters, de la direction sportive du Football club Paris arc-en-ciel, club de foot queer FSGT, explique la création d’une équipe en mixité réelle, sans distinction de genre.
Pourquoi avoir fait de la mixité choisie un objectif central ?
Anna Benarrosh-Orsoni : Les sports de combat restent des espaces très masculins, en particulier le grappling, avec la popularisation récente du MMA. Cet espace en mixité choisie est de prime abord plus accessible et moins intimidant pour les femmes et les minorités de genre qui débutent et ne se sentent pas forcément à l’aise avec l’idée du contact physique de proximité que ce sport exige, même si c’est une chose à laquelle on s’habitue vite. La création de cet espace n’est pas qu’une réponse aux divers malaises et inconforts perçus ou observés dans des contextes mixtes, c’est aussi une volonté de créer une sociabilité féminine et de minorités de genre dans un contexte de sport de combat, de dépassement de soi et de puissance.
Jad Archaimbault : Depuis la création du collectif antisexiste en 2022, des militant·es de différents clubs FSGT montagne-escalade ont mis en place des actions et des espaces de discussion ayant permis de visibiliser les freins que rencontrent les femmes et minorités de genre dans leurs pratiques. Ces actions ont montré que, pour beaucoup, l’accès à l’escalade ou aux sports de montagne se fait avec une vigilance constante, voire ne se fait pas du tout. Dans ce contexte, la mixité choisie apparaît comme un outil pour tenter de répondre à ces enjeux : créer des espaces qui permettent de pratiquer et d'apprendre sans la charge mentale liée au sexisme, de monter en compétence et en autonomie, et de se sentir plus légitimes à encadrer. C'est une démarche qui n'a pas toujours été comprise, et il y a eu beaucoup d'efforts de pédagogie et de dialogue de la part des militant·es qui ont lancé ces initiatives.
Au FC Paris Arc-En-Ciel, la mixité est pratiquée différemment. Ici, on parle de mixité réelle, c’est-à-dire une participation effective et équilibrée de personnes de différents genres...
Thomas Girard et Mélanie Pieters : C’est en échangeant, lors de notre première affiliation à la FSGT, sur les championnats de foot, qui sont théoriquement mixtes, que l’idée est née. L’objectif de cette équipe est de prendre du plaisir à jouer ensemble, mais surtout de faire un bon exemple de mixité dans le sport et de montrer que le foot n'est pas obligé de se heurter aux barrières de genre encore très présentes. Après quelques matchs et quelques séances pour tester et un sondage interne, nous nous sommes lancé·es ! On fait parfois face à un manque de mobilisation, car les joueur·ses continuent de préférer majoritairement leurs entraînements et leurs matchs au sein des sections féminine + et masculine +. De plus, certain·es continuent d’avoir des réticences face à une trop grande disparité de niveau. Enfin, des comportements masculins subsistent encore quelque peu, comme le manque de passes aux femmes... Mais globalement, la grande majorité des joueur·ses prennent du plaisir au sein de l’équipe mixte.
Quel est l’impact de la mixité sur la vie du club et sur la pratique sportive ?
Thomas Girard et Mélanie Pieters : La première étape fut de dédier l’un de nos créneaux à cette pratique, en plus de ceux réservés aux sections féminine + et masculine +. Ensuite, il nous a fallu mobiliser des membres pour être référent·es de l’équipe mixte afin d’assurer le suivi de l’ensemble des tâches administratives et de gestion de l’équipe. Et enfin, il a fallu faire beaucoup de communication interne auprès des membres pour populariser la pratique et s’assurer que nous ayons toujours assez de joueur·ses à chaque match de championnat et/ou séance de l’équipe. Nous avons remarqué un apprentissage plus rapide de la capacité d’adaptation, le jeu en mixité nécessitant sans cesse de s'adapter à son ou sa partenaire. Cela permet aussi que chacun·e puisse voir d'autres manières de jouer que celle de sa section et donc augmenter sa capacité à comprendre différents types de football.
Jad Archaimbault : Les personnes qui participent aux initiatives en mixité choisie parlent souvent d'un cadre sécurisant qui leur a permis de prendre confiance en elles et en leurs compétences : se sentir légitime dans sa pratique, se sentir légitime à former d'autres personnes, voire tout simplement à prendre la parole. Ce sont aussi des moments très riches pour la vie associative, car c'est l'occasion de se rencontrer, de partager des expériences communes et de construire des projets ensemble. Les séances en salle ont notamment été des espaces de réflexion sur ce que nous pouvions mettre en place dans nos clubs en matière de lutte contre le sexisme, et ces discussions ont été poursuivies dans des cadres mixtes.
Anna Benarrosh-Orsoni : À la fin de chaque entraînement, nous avons mis en place un tour de parole lors duquel chacun·e se présente (prénom et pronom) et donne un bref retour sur le déroulé de l'entraînement (que ce soit l’aspect technique, physique ou social). Nous accueillons des débutant·es à presque tous les cours depuis la rentrée, et il est important que nos cours soient accessibles à quelqu’un n’ayant jamais pratiqué, même s’il ou elle arrive en cours d’année. Cette année, nous avons aussi mis en place une commission violences homophobes sexistes et sexuelles composée de membres et d’adhérent·es qui s’auto-forment afin de pouvoir répondre aux éventuelles situations de violences, tous degrés confondus, rencontrées au sein du club.
Quels sont les retours des participant·es ?
Jad Archaimbault : Il y a une envie et une grande motivation à pratiquer en mixité choisie. Pour un séjour d'escalade à Orgon [Bouches-du-Rhône], on partait sur une jauge de 30 et on est arrivé à presque 50 inscrit·es. En 2024, au premier week-end de ski de randonnée en mixité choisie, il y a eu 25 candidatures pour huit places. Les chiffres et les retours sont très encourageants. Cela calme un peu les critiques - car s'il y a autant d'engouement, c'est qu'il y a un besoin - et cela interroge par contraste les conditions de pratique des femmes et minorités de genre dans les espaces mixtes.
Thomas Girard et Mélanie Pieters : Des joueurs de la section masculine+ nous ont fait part de leur plaisir à jouer en section mixte pour plusieurs raisons : pour les débutant·es, cet espace permet une pratique plus sereine que dans la section masculine +, où persistent parfois des comportements de jugement liés à la performance. Un sentiment de progression plus rapide est fréquemment exprimé. Par ailleurs, l'ensemble des sportif·ves ayant déjà pratiqué en mixité se déclare favorable au développement d’entraînements mixtes. La mixité offre également l’opportunité de créer des liens et de nouer des amitiés avec des joueuses de la section féminine +, les occasions de rencontres sur le terrain entre les deux sections restant relativement limitées.
Anna Benarrosh-Orsoni : Il est souvent évoqué un fort sentiment de sécurité. Le travail en groupes plus restreints permet d’apprendre dans de meilleures conditions, favorisant la prise de confiance, avant de se lancer dans des cours en mixité. Ces espaces sont perçus comme particulièrement propices à la prise de risques, dans un cadre jugé sûr, confortable et bienveillant. Ils facilitent également l’appréhension des cours en mixité, y compris des entraînements pouvant se dérouler uniquement avec des hommes cisgenres. Si nos séances en mixité choisie ne sont pas ouvertes aux hommes cis, la plupart d’entre eux manifestent du soutien. Je pense que, pour certain·es, le fait de s’entraîner dans un espace qui traite des questions d’inclusivité, les a fait évoluer dans leur sociabilisation et leur comportement au sein du club.







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