Municipales : le Rassemblement national face au sport populaire
- Nicolas Kssis

- il y a 5 jours
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Le RN va probablement accroitre son implantation municipale lors des prochaines élections. Un danger supplémentaire pour le sport populaire.

Le RN (Rassemblement national), anciennement FN (Front national), a progressivement conquis un certain nombre de municipalités. Si cet enracinement reste modeste au regard des quelque 35 000 communes françaises et de l’influence acquise par ce courant au niveau national, leurs poids symbolique et politique dépassent largement un simple décompte. Avant l’échéance de 2026, une dizaine de municipalités importantes étaient ainsi passées sous contrôle de l'extrême-droite, parmi lesquelles Perpignan, mais aussi Fréjus, Hénin-Beaumont, Béziers ou Beaucaire. Autant de territoires présentés comme des vitrines locales, et analysés par les observateurs ou journalistes comme de véritables laboratoires de l’exercice du pouvoir par ce parti.
Dresser un tableau cohérent des politiques sportives menées dans ces villes s’avère toutefois complexe. Bien que fortement centralisé sur le plan idéologique et organisationnel, le RN ne dispose pas d’une doctrine claire en matière de sport. Il intervient surtout de manière opportuniste, au gré de l’actualité, cherchant à instrumentaliser les événements sportifs pour diffuser ses thèses identitaires et réactionnaires. Les prises de parole publiques de ses dirigeant·es ou élu·es (Jordan Bardella, Marine Le Pen, Sébastien Chenu…) relèvent généralement de la polémique.
Démagogie politique
La séquence des Jeux olympiques de Paris 2024 en a fourni une illustration récente, la mise en scène de la cérémonie d’ouverture étant jugée comme de la propagande « wokiste ». Ces sorties s’inscrivent dans une longue tradition de déclarations racistes et xénophobes visant le monde du sport. Dès 2016, le sénateur RN Stéphane Ravier - depuis rallié à Eric Zemmour et Reconquête ! - s’en prenait à Karim Benzema, qualifié de « français de papier », estimant qu’il n’avait « qu’à jouer pour l’équipe algérienne ».
À l’échelle locale, le rapport au sport obéit à des logiques différentes. Les élu·es RN cherchent souvent, lors de leur premier mandat, à s’installer durablement. Cette stratégie de notabilisation les conduit à éviter, dans un premier temps, les ruptures trop brutales. À cela s’ajoutent fréquemment un désintérêt marqué pour le sport ou une méconnaissance des enjeux liés aux politiques sportives et associatives.
Dans une note publiée en juillet 2024, Richard Bouigue et Pierre Rondeau, codirecteurs de l’Observatoire du sport de la Fondation Jean-Jaurès, rappelait cette évidence : « Le RN ne place pas le sport au centre de ses politiques locales, ne le considère pas comme une composante de la politique de la ville et lui attribue un rôle secondaire, celui de variable d’ajustement au service de sa vision raciste, xénophobe et islamophobe. » Les deux chercheurs ajoutent : « Une fois élus, les cadres du parti méprisent et méjugent le sport, qu’ils réduisent à une image caricaturale et profondément biaisée. »
Leur analyse s’appuie notamment sur les travaux de Valentin Guéry, chercheur en Sciences et techniques des activités physiques et sportives (Paris Université), dont la thèse met en lumière une contradiction centrale de la pensée FN/RN. D’un côté, le parti défend une vision prétendument apolitique du sport local, présenté comme neutre et universel, devant bénéficier de subventions sans contrepartie idéologique. De l’autre, les pratiques municipales révèlent un contrôle politique étroit des associations. Les associations sportives affichant des objectifs d’inclusion, d’éducation populaire ou d’ouverture sociale sont alors particulièrement ciblées.
Les précédents sont nombreux. Dès 2015, Le Livre noir des villes FN, publié par le Parti socialiste, recensait de multiples cas de baisses drastiques de subventions. À Cogolin, la dotation municipale au club de basket-ball avait chuté de 20 000 à 3 000 euros. À Fréjus, la subvention du club nautique de voile avait diminué de 30 %. À Hayange, le club de football était passé de 30 000 à 10 700 euros annuels.
Le cas de Mantes-la-Ville, entre 2015 et 2020, se révèle particulièrement emblématique. Dans cette commune des Yvelines, le FC Mantois - près de 1 000 licencié·es et une équipe évoluant alors en quatrième division - avait été directement pris pour cible par la municipalité RN. En deux ans, la subvention municipale est passée de 77 500 à 15 112 euros, soit une baisse de près de 80 %. Pour justifier cette décision, le maire frontiste avait tenu des propos ouvertement méprisants à l’encontre des dirigeants du club, accusés de « parler comme des z’y-va de banlieue ».
Ces choix politiques s’inscrivent également dans une hiérarchisation idéologique des disciplines sportives. Le football, sport populaire par excellence, est historiquement mal perçu par l’extrême droite (le régime de Vichy sous l’occupation détestait le ballon rond), jugé trop urbain, trop « immigré », trop lié aux quartiers populaires. À l’inverse, d’autres spécialités sont valorisées car perçues davantage imprégnées de valeurs virilistes et « enracinées », tel le rugby. Cela n’implique évidemment pas une quelconque adhésion des amoureux·ses de l'ovalie à cette vision de la France.
Pour autant, les municipalités RN savent aussi mobiliser le sport à des fins de communication. À Perpignan, la ville a voté plusieurs dispositifs de soutien individualisé à des athlètes de haut niveau, via des conventions, des aides financières ou la mise à disposition d’équipements municipaux. Des partenariats ont notamment été conclus avec Nawal Meniker (saut en hauteur), vice-championne de France et participante aux Jeux olympiques, ainsi qu’avec Mathis Issaka Ide-Large, champion d’Europe et du monde de pentathlon moderne. Une stratégie qui permet d’afficher un soutien au sport tout en évitant de renforcer le tissu associatif.
La menace RN
Ces divers bilans de l’action municipale doivent toutefois être replacés dans leur contexte. Les villes dirigées par le RN restent minoritaires, fortement surveillées, souvent dépendantes de financements régionaux ou départementaux détenus par d’autres forces politiques, et soumises au cadre juridique national. Après l’échec retentissant de la gestion de Toulon dans les années 1990, un mandat (1995-2001) catastrophique émaillée de nombreux scandales (le maire Jean-Marie Le Chevallier fut condamné pour corruption durant l’exercice de son mandat), le RN a cherché à lisser son image locale dans le cadre de sa stratégie de dédiabolisation, limitant pour l’instant les offensives les plus frontales contre le monde associatif.
Les prochaines élections municipales pourraient néanmoins modifier cet équilibre, notamment en cas de conquête de nouvelles grandes villes. À plus long terme, une victoire du/de la candidat·e RN lors de l’élection présidentielle de 2027 offrirait aux municipalités d’extrême droite une marge de manœuvre bien plus large.
Face à ces perspectives, le sport populaire, comme le secteur culturel, pourraient être contraints d’entrer en résistance, malgré les stratégies de séduction et de récupération mises en œuvre, y compris à destination des réseaux sportifs affinitaires comme la FSGT...




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